Nicolas Stoskopf
Professeur émérite à l’université de haute-Alsace. Auteur de «150 ans du CIC, 1859-2009»
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Billet de blog 13 juin 2022

Sur la « rançon » payée par Haïti au CIC

Le CIC a choisi de ne pas répondre aux allégations du New York Times, relayées par la presse française sur ses relations avec Haïti à la fin du XIXe siècle. C’est peut-être une habile stratégie de communication, mais qui présente l’inconvénient d’accréditer des informations erronées. Il convient d’apporter au débat quelques précisions historiques.

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Le CIC a choisi de ne pas répondre aux allégations du New York Times, relayées par la presse française sur ses relations avec Haïti à la fin du XIXe siècle. C’est peut-être une habile stratégie de communication, mais qui présente l’inconvénient d’accréditer des informations erronées. Il convient d’apporter au débat quelques précisions historiques.

Non, le CIC n’a pas « octroyé » en 1875 un prêt à Haïti comme le feraient les banques d’aujourd’hui à un particulier pour acheter sa maison. Il a été sollicité par le gouvernement souverain d’Haïti pour organiser la souscription d’un emprunt de 21 millions de francs à 8 % sur la place de Paris où s’approvisionnaient en capitaux tous les États impécunieux. Pour attirer les souscripteurs, les titres de 500 F sont émis les 5 et 6 mars 1875 à 440 F et le gouvernement haïtien affecte comme garantie au paiement des intérêts les droits de sortie sur les cafés. L’emprunt doit servir, selon la presse parisienne, à « concourir à l’acquittement de la dette française (un reliquat de 13,7 millions), payer intégralement la dette intérieure, faciliter l’établissement d’une banque nationale, procéder à certaines améliorations locales ». Sans doute le CIC prélève-t-il une commission pour les services rendus, mais il resterait à prouver que son tarif dépasse celui des banques concurrentes. Et ce n’est évidemment pas au CIC qu’Haïti devra payer les intérêts et rembourser sa dette en dix ans, mais aux obligataires français qui ont versé leur argent.

Ce marché parisien est d’ailleurs tellement concurrentiel qu’il se produit un événement inattendu : les fonds sont à peine rentrés aux guichets du CIC, que le gouvernement haïtien signe le 8 mars un nouveau contrat d’emprunt avec le Crédit général français, une banque d’affaires créée en 1872. Il est ratifié le 11 mars par l’Assemblée nationale législative d’Haïti. Il s’agit cette fois de lever 83 millions de francs « pour liquider toutes les dettes, peu considérables du reste (…) et procurer au Trésor les ressources nécessaires à l’exécution de grands travaux d’utilité publique »  dont le détail est donné : construction de cinq ponts sur les principales rivières, de six marchés en fer dans les villes les plus peuplées, dragage des ports, phares, deux lignes de chemin de fer…. Amortissable en quarante ans, l’emprunt offre aux épargnants des garanties supplémentaires, puisque le gouvernement haïtien engage « les revenus généraux de l’État », notamment « 45 % du produit des douanes, tant à l’exportation qu’à l’importation ». L’annuité payée par Haïti sera de 7,5 MF… sur quarante ans. De la pure folie évidemment ! Soucieux de défendre les intérêts de ses clients, le CIC obtient du Crédit général français qu’ils puissent, lors de l’émission de l’emprunt en juin 1875 convertir leurs titres ou obtenir leur remboursement. 

Cette nouvelle émission est un échec : seules 43,7 % des obligations trouvent preneurs pour un montant de 36 MF. Les « gogos » qui ont succombé aux attraits supposés de ce titre en sont pour leurs frais : les coupons d’intérêt ne sont pas payés de juin 1876 à décembre 1878 ; le taux d’intérêt est réduit à 5 % en 1880 et le titre se négocie à moins de 200 F à la Bourse ; en septembre 1885, alors qu’à peine 0,8 % de l’emprunt est amorti,  l’obligation est convertie en titres de 300 F à 5 % remboursables jusqu’en 1922… En 1886, le Crédit général français est liquidé. Depuis quelque temps déjà, Le CIC a récupéré le service de cette dette, ce qui consiste à régler à ses guichets le paiement des coupons. 

En fondant la Banque nationale d’Haïti en 1881, le CIC fait valoir son savoir-faire en matière de création bancaire qu’il a déjà mis en œuvre à plusieurs reprises en province ou avec la Banque de l’Indochine en 1875 et qu’il utilisera également en 1881 dans la fondation de la Banque nationale du Mexique et de la Banque générale de Madrid. Ici l’affaire est apportée par son président Henri Durrieu, qui, intervenant à la fois en son nom propre et en qualité de président, mélange allègrement ses intérêts privés et ceux de sa société selon une dérive très fréquente à l’époque : il se réserve personnellement 25 % des bénéfices. Mais le CIC ne souscrit que 4,6 % du capital de 10 millions de la Banque d’Haïti dont un quart seulement est versé : c’est une part négligeable de son portefeuille d’actions, d’obligations et de rentes, qui ne compte que pour 2 % de son bilan et c’est une opération marginale dont il n’informe même pas ses actionnaires dans son rapport d’assemblée générale. Elle ne le met pas en mesure de réaliser « l’extraction financière » que le New York Times lui reproche. 

Bon an, mal an, le CIC réalise un bénéfice de 1,5 à 3 millions, soit moins de 2 % de son bilan. Où sont passés les « immenses profits » tirés de sa prétendue mainmise sur Haïti ? En réalité, le CIC des années 1870-1880, et au-delà, n’est pas une banque d’affaires, réalisant de gros et bons coups, mais au contraire l’archétype de la banque de dépôts aux emplois aussi liquides que ses ressources, pratiquant l’escompte, le crédit à court terme, tenant les comptes de ses petits et gros clients, les conseillant dans leurs placements, etc. et tirant une multitude de petits profits de la multiplication de ses opérations . Pas plus que la Tour Eiffel n’a été financée par l’argent « siphonnée » en Haïti, elle ne l’a été par le CIC : par le placement de ses actions dans le public et la tenue des comptes de sa société d’exploitation, il s’est contenté de faire son métier de banque de dépôts, un métier relativement obscur qui ne mérite ni cet excès d’honneur, ni cette indignité. 

Sources : Comic-Finance, 25 février  et 24 juin 1875 (en ligne sur Gallica.bnf) ; Annuaire des valeurs admises à la cote officielle, année 1893 (document aimablement communiqué par Georges Ribeill) ; statuts de la Banque nationale d’Haïti et liste des souscripteurs (documents aimablement communiqués par Constant Méheut). 

Nicolas Stoskopf

Professeur émérite à l’université de haute-Alsace

Auteur du livre «150 ans du CIC, 1859-2009», 2 tomes, Paris, 2009. 

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