L’école renforce-t-elle les séparatismes?

La question peut paraitre provocante, surtout dans le contexte actuel, mais c’est l’esprit du mauvais élève que d’en poser parfois au professeur. Et alors qu’une loi propose d’interdire l’école à la maison pour lutter contre les séparatismes et conforter les principes républicains, vérifions si ce contre-point audacieux a quelques arguments...

La vie d’un élève dure environ 20 ans si elle se prolonge par des études supérieures. Elle débute par une séparation, puisque dès son plus jeune âge, l’écolier est séparé de ses parents et se retrouve avec des inconnus dans un lieu inconnu. Bien que cette séparation soit souvent présentée comme bénéfique pour l’enfant, censé apprendre «à se détacher» de sa famille, elle n’en reste pas moins traumatisante. Lors du tournage du documentaire MAUVAIS ELEVES (1) qui donnait la parole à d’anciens « cancres », j’avais discuté avec un psychiatre qui avait de nombreux patients marqués par cette séparation brutale de leur cellule familiale. Des blessures d’autant plus fortes que certains étaient à l’internat et ne voyaient que très peu leurs parents. Séparation familiale plus ou moins bien supportée soit, mais l’entrée à l’école commence par une séparation et pas des moindres, c’est difficilement réfutable.

Regardons maintenant le lieu où des enfants sont accueillis. Une école est un espace clos, souvent bétonné, grillagé et fermé par de lourdes portes en fer. Avec ses longs couloirs, ses portes toutes identiques, ses fenêtres qui ne s’ouvrent pas, sa cour centrale surpeuplée, ses toilettes -coin risqué où l’on évite d’aller seul - ses pensionnaires gardés par des surveillants, l’école présente bien des analogies avec le milieu carcéral. L’impossibilité de sortir de cet espace ou de s’y déplacer sans autorisation, en est la première règle commune. Dans ce lieu clos, des élèves et des professeurs pénètrent mais c’est à peu près tout. Les parents y font de timides incursions, une fois par an ou par nécessité et souvent à contre-coeur. Séparée du reste de la société, à l’écart, l’école est une séparation géographique pour les écoliers qui doivent grandir entre ses murs. Là aussi donc le système scolaire impose aux élèves une séparation physique et sociale, un confinement quotidien dans un lieu fermé.

Regardons aussi les autres humains avec qui le jeune écolier va faire société dans cet espace confiné. Ce sont d’autres enfants comme lui. Dans l’école, les enfants vivent regroupés entre eux, un peu comme dans les maisons de retraites les vieux y vivent entre vieux. A l’école, au moins y a-t-il des grands et des petits, mais ils ne se mélangent pas. De toute façon, ils ne se voient réellement que pendant les quelques minutes de récréation et le reste du temps, ils sont bien séparés dans des classes où ils passent la majeure partie de la journée entre jeunes nés de la même année ou presque. Car non seulement l’école sépare les élèves du reste de la population mais elle les range aussi par classe d’âge et durant ces 20 ans d’école, l’élève évolue donc avec des gens qui ont son âge à un ou deux ans près. A l’inverse de l’univers professionnel et familiale, où tous les âges et sexe se côtoient, l’école organise la ségrégation, c’est à dire la séparation d’un groupe social des autres. Elle exerçait autrefois cette ségrégation en séparant les filles des garçons, dans les écoles de nos grands parents et elle la pratique encore aujourd’hui en créant des groupes sociaux par tranche d’âge qu’elle isole. On passera sur les bienfaits pédagogiques supposés qui motivent cette ségrégation des jeunes au sein de notre société, pour constater cette troisième séparation, donc, organisée par le système scolaire.

Résumons: séparation physique et psychologiques de la famille, séparation géographique du reste du monde et ségrégation sociale. Restons optimistes et imaginons que malgré ces séparations, les élèves puissent trouver dans leur tranche d’âge et dans cet espace fermé, des semblables avec qui faire société et réaliser l’esprit du "vivre ensemble" revendiqué par la loi censée « conforter les principes républicains ».

Ce n’est malheureusement pas le projet de l’école. A l'école, les rapports sociaux sont construits autour d’une relation bilatérale professeurs / élèves où les moments réservés à la construction d’une relation inter-élèves est réduite à peau de chagrin.

La disposition en rang face à l'estrade - heureusement parfois remise en cause par certains enseignants, l’interdiction faites aux élèves de parler entre eux, la notation et l’évaluation qui les classent les uns par rapport aux autres et les orientent, tout cela n’aide pas. Les délégués de classe, qui n'ont qu’un rôle consultatif et n’organisent rien avec leurs camarades pas plus qu’ils ne négocient avec les professeurs, illustrent parfaitement cet incapacité des jeunes à s’organiser en dehors de cette relation bilatérale professeurs / élèves. Sans maître pour leur donner des instructions, ils sont perdus et craignent d’affronter leurs semblables. Car le vivre ensemble scolaire est avant tout apprendre à survivre dans cet univers où les tensions ne manquent pas de se produire. Les affinités entre élèves se font parfois par nécessité pour vivre dans un monde que beaucoup perçoivent comme hostile ou pour le moins tendu et dont il faut se protéger. Pour gérer cet univers collectif, bizarrement, aucun outil de management de groupe n’est proposé aux professeurs qui sont démunis face aux conflits et les découvrent parfois trop tard. Et le « vivre ensemble » imposé par la classe, sépare en fait les individus, fabrique des clans, des alliances et des solitaires qui cachent leur souffrance. Plus de 700 000 élèves sont victimes de harcèlement scolaire ne l’oublions pas. Parfois l’école sépare plus les individus qu’elle ne les rapproche.

Couloir d'un Lycée français ( 2020) Couloir d'un Lycée français ( 2020)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Enfin dans ces établissements scolaires, qu’y fait on ? On y impose un programme avec une précision d’horloger. Un inventaire de connaissances à acquérir à chaque âge de la vie, identique pour tous les élèves quelque soit leurs aspirations et leurs désirs. Ce programme est conçu par le Conseil

Supérieur des Programmes (CSP), « une instance indépendante placée auprès du ministre de l’Éducation nationale ». On notera l’ambivalence de la définition. L’indépendance a ses limites et la formule est toujours la même : les savoirs sont répartis par tranche d’âge et classés en « Matières » que l’emploi du temps s’occupe de distribuer dans des cases horaires fixes et répétitives tout au long de l’année. Malheureusement, cette vente à la découpe des connaissances humaines en éparpille la saveur et le récit et flotte sans repères dans la tête des élèves. La transversa-lité des approches pourtant nécessaire à l’observation et à la compréhension du réel y est l’exception plutôt que la règle.

Pourtant les programmes actuels ne sont pas de droit divin et rien ne nous empêcherait de faire autrement.

En effet, si le programme de 6ème impose quatre heures trente de mathématiques par semaine et zéro de philosophie, c’est une décision politique. C’est parce que le ministère considère que la pratique de la philo n’est pas utile aux enfants avant l’âge de 17 ans. Heureusement des enseignants ont compris que la philosophie pouvait être abordée avant la terminale et l’ont expérimenté avec beaucoup de succès dans les écoles primaires et maternelles. De même quand les Gilets Jaunes ont fait la Une de l’actualité pendant des mois, des professeurs d’Histoire ont eu la bonne idée de s’en inspirer pour traiter des grèves ouvrières. Mais ces enseignants sont hors programme, à leurs risques et périls. Pire encore, cette approche disciplinaire et séquentielle des savoirs s’accompagne d’une dissociation entre corps et pensée. L’esprit sollicité à chaque minute de la journée par ces informations incessantes à retenir, se sépare peu à peu d’un corps tenu à l’immobilité, cantonné à un petit mètre carré où le seul mouvement de bascule peut éveiller un reproche. Nos écoliers, assis sur ces chaises de bois vivent donc aussi la séparation du corps et de l’esprit, heures après heures, années après années.

Peut-on séparer à ce point le corps et l’esprit sans dommages ?

N’est ce pas contribuer à rendre tout cela un peu plus virtuel, à éduquer hors sol des citoyens sans aucune implication dans la société réelle ? Pendant le tournage du film Mauvais Elèves, une professeur de français du collège nous confiait qu’elle avait fait un rêve dans lequel les corps de ses élèves avaient disparus et qu’il ne restait que leurs cerveaux posés sur la table. C’est un rêve mais il symbolise bien la situation. Les écoliers évoluent dans un monde virtuel à longueur de scolarité et dans lequel ils ne laissent aucune empreinte.

Au vu de ces constats, il est pour le moins difficile de présenter l’école comme le remède aux séparatismes.

Ils nous incitent plutôt à repenser le système scolaire pour qu’il soit plus inclusif car l’école de la République, idéalisée à souhait dans le roman national, porteuse de liberté et d’émancipation, est en réalité une image d’Épinal. Pour beaucoup d’enfants, qui s’en sentent rejetés ou y vivent de grandes souffrances, elle agit au contraire comme un facteur d’exclusion. Et les enseignants en sont conscients. «En enseignant, on se rend compte que l'école est plus une "gare de triage", c'est-à-dire un lieu de sélection, qu'un endroit ouvert à tous.» note ainsi le chercheur Georges Fotinos dans son étude sur le burn out des professeurs (2). C’est très difficile à admettre, d’autant que nous sommes tous des enfants de l’école et qu’il nous est quasi impossible de penser une éducation en dehors du système scolaire. Pourtant en mettant hors la loi ceux qui souhaiteraient s’y soustraire, la loi sur les séparatismes oublie que l’école n’est pas bonne par nature et n’empêche en rien la barbarie de ceux qui la fréquente. Les terroristes en France sont souvent passés sur les bancs de l’école républicaine de même que les plus hauts dignitaires nazis étaient des gens cultivés et éduqués.

Alors l’école renforce t’elle les séparatismes ? Oui, assurément pour tous les élèves qui ne rentrent pas dans le moule de l’Education Nationale et qui n’ont pas d’ autres alternatives éducatives. Et face à ces tous ces séparatismes dont ils sont les premières victimes, ces élèves se rebellent, veulent donner leur avis, critiquent le modèle et le mettent face à ses contradictions. Le « fléau des réseaux sociaux » et des vidéos d’internet, dénoncé par les enseignants, est un symptôme de cette prise de pouvoir où les jeunes revendiquent leur version de l’Histoire. Dans un sens, les élèves d'aujourd'hui nous disent qu'ils veulent exister en tant qu’individus pensant par eux-mêmes, capables d'un regard critique, refusant l'obéissance aveugle à une classe qui les isole et les domine.

On pourrait s’étonner que l’école résiste à cette évolution des comportements car former de telles personnes est au fond... le projet de l’école républicaine.

 Nicolas UBELMANN, documentariste et co-réalisateur du film "MAUVAIS ELEVES"

Notes

(1) Mauvais Elèves, long métrage documentaire de Sophie Mitrani et Nicolas Ubelmann, sorti en 2017, en accès libre sur : https://www.youtube.com/watch?v=_p8lk_XvpvA

(2) La qualité de vie au travail dans les lycées et collèges de G. Fotinos & J. Horensteein. Disponible sur : http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Documents/docsjoints/Enquete_vieautravail_09-11.pdf

* Le projet de loi confortant les principes républicains (dit « projet de loi contre le séparatisme ») est un projet de loi du gouvernement français qui doit être présenté au Conseil des ministres le 9 décembre 2020. Il prévoit notamment d’ interdire l’instruction en famille sauf pour raisons médicales.

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