Nicolas Valode
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Billet de blog 24 mars 2009

Les journalistes sont-ils forcément coupables ?

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Quelques minutes après avoir appris les réquisitions de la vice-procureure Brigitte Lanfranchi demandant la condamnation de la journaliste Isabelle Cottenceau "pour avoir provoqué une infraction par besoin professionnel"et réclamant 6 mois de prison avec sursis et 3 000 euros d'amende, j'ai reçu un mail particulièrement choquant, mais révélateur d'une tendance actuelle.

Je vous rappelle, comme je l'ai fait dans d'autres billets de ce blog, qu'Isabelle Cottenceau, qui travaille pour l'agence TAC Presse, était poursuivie pour "complicité de violence volontaire avec arme et en réunion" pour avoir réalisé un reportage diffusé en 2006 dans l'émission Zone Interdite sur M6 dans lequel elle dénonçait sans la moindre ambiguité les méfaits de la pratique extrême de la suspension. Pourtant, ce reportage ne peut en aucune manière, et tous ceux qui l'ont vu peuvent en témoigner, être l'objet d'une accusation de voyeurisme ou d'un quelconque sensationnalisme. Bien au contraire même. D'ailleurs en ne montrant pas la séquence choquante en question nous évitions cet écueil. Et le sujet des transformations corporelles chez les adolescents nous paraît toujours particulièrement légitime à être traité sérieusement et porté à la connaissance du public (descriptif du reportage dans le billet "Défendre une certaine conception du journalisme..." sur ce blog).

Et pourtant certains, qui d'ailleurs n'ont pas vu le reportage en question, n'hésitent pas à ce lâcher dans un lynchage contre les journalistes qui à leurs yeux sont forcément coupables de mauvaises intentions, confondant le fait de révéler des vérités qui dérangent avec les dérives inexcusables auxquels se livrent certains confrères en basculant dans le voyeurisme.

En effet, quelques minutes après avoir accusé le coup en apprenant les réquisitions contre cette brillante journaliste qu'est Isabelle Cottenceau, qui je vous le rappelle défend un journalisme indépendant et respectueux de l'éthique dans les reportages qu'elle réalise, voici un des messages revanchards et haineux que je recevais par mail :

"La vie impose aux hommes ses propres limites : dans la liberté et AUSSI dans le journalisme. Sous prétexte d'informer on recherche le sensationnel et on montre tout et n'importe quoi. C'est une pratique qui vient d'ailleurs des USA.

Certains journalistes se prennent trop souvent pour les dieux de l'information.

Ils sont à la recherche de la nouveauté, avec une volonté de faire différent du voisin.

On va jusqu'à inventer pas de vraies fausses scènes (pourquoi pas de torture) pour de l'argent et encore de l'argent.

Cottenceau récolte ce qu'elle a semé. Elle n'est pas à plaindre. J'espère que cette "affaire" servira de leçon aux amateurs de sensationnel.

A bon entendeur salut."

En réponse à ce mail, j'ai demandé à cette personne si elle avait vu le reportage en question ? Je suis convaincu du contraire. Faisant parti des citoyens qui pensent justement qu'il vaut mieux être informé avant de porter des jugements péremptoires, je lui ai proposé de lui envoyer un DVD de ce reportage. Et lui ai expliqué les raisons qui nous pousse à réaliser des reportages sur des thèmes qui dérangent, comme nous l'avons récemment fait avec les Békés en Matinique pour Canal Plus.

Dans le contexte actuel, il est d’autant plus important de pouvoir compter sur un journalisme indépendant, conscient des enjeux de l'époque et respectueux de l'éthique. Nous savons tous que le bon journalisme, précis et fiable, permet d’informer le public et de l’aider à se faire une opinion par lui-même.

C’est justement cette conception de notre profession que nous partageons avec Isabelle Cottenceau. C’est pourquoi sa condamnation, contrairement à ce que cet internaute peut croire, reviendrait à remettre en cause gravement cette vision d’un journalisme indépendant qui refuse de se cantonner au rôle du simple « journaliste de validation ».

Peut-on souhaiter que le journaliste abandonne son rôle de contre-pouvoir, pourtant indispensable à la vitalité d'une société démocratique et ne parle plus que des trains qui arrivent à l'heure pour ne surtout pas déranger et ne pas risquer une condamnation infamante ?

Je n'ai toujours pas reçu de réponse de cet internaute...

Nicolas Valode

Journaliste

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