Hommage à Isac Chiva, «métèque» de l’ethnologie rurale

Isac Chiva nous a quittés le 30 avril 2012. Il avait consacré sa vie à l'étude des sociétés paysannes. Hommage à celui qui se disait «profondément métèque» et qui fut un personnage central de l'ethnologie rurale française.

Isac Chiva nous a quittés le 30 avril 2012. Il avait consacré sa vie à l'étude des sociétés paysannes. Hommage à celui qui se disait «profondément métèque» et qui fut un personnage central de l'ethnologie rurale française.

« Pour moi, juif roumain, le monde rural, c’est l’exotisme maximal », expliquait Isac Chiva. Né le 7 septembre 1925 à Jassy en Roumanie, dans une famille juive aisée, celui que ses amis appelaient familièrement Chiva a consacré sa vie à l’étude des sociétés paysannes, particulièrement en France, où il a formé plusieurs générations de chercheurs. Il vient de disparaître, le 30 avril dernier. Le parcours atypique et les travaux importants de cet homme ironique et discret méritent d’être rappelés. Lui qui se présentait comme « profondément métèque » a en effet joué un rôle central dans le développement de l’ethnologie rurale française. Cela vaut d’être salué tout particulièrement aujourd’hui, quand le thème de l’autochtonie, qu’il a si vigoureusement combattu, refait surface.   

Il avait 16 ans quand il parvint a échapper au pogrom de Jassy déclenché le 27 juin 1941 par les autorités roumaines, alliées de l’Allemagne nazie, qui fit près de 30.000 victimes. De cette période de grand danger où il vécut caché, il parlait peu (1). A Bucarest, dans l’immédiat après guerre, tout en entreprenant des études d’ingénieur textile, selon le vœu de son père, il a découvert l’École de sociologie rurale animée alors par D. Gusti et H. H. Stahl. Marquée par les travaux des historiens des Annales et teintée d’austro-marxisme, cette École s’opposait à l’autre courant, ultra-réactionnaire, qui célébrait l’esprit du peuple, l’âme paysanne et les vertus de l’autochtonie, cet apanage des gens « de souche ».  Pour Chiva, suivre cet enseignement était donc un choix à la fois exotique et politique. Exotique, parce que les Juifs étaient exclus du monde rural, dans ce pays « envahissant par sa ruralité » selon lui. Politique, car après l'expérience de la guerre, dominée par la peur, il était attiré par cette pensée critique, inspirée par un marxisme ouvert.

Mais cette ouverture était menacée par les noces du stalinisme et du nationalisme qui s’annonçaient ; il fallait mieux partir. Il est arrivé à Paris, en janvier 1948, comme Serge Moscovici et quelques mois plus tard Paul Celan, ses grands amis. Là, tout en travaillant, il s’est inscrit à la Sorbonne pour étudier pêle-mêle la psychologie sociale avec Daniel Lagache, l’histoire économique avec Ernest Labrousse et l’ethnologie, qui n’avait pas encore de cursus constitué, en suivant l’enseignement de Marcel Maget (alors conservateur du Musée des arts et traditions populaires) sur l’ethnologie de la France, tout en fréquentant assidûment le séminaire de Claude Lévi-Strauss à la Vème section de l’École pratique des hautes études. Lorsqu’il est entré au CNRS, en 1951, Maget fut désigné comme son directeur et Lévi-Strauss comme son parrain.

On aurait pu imaginer qu’il suivrait le premier. C’est avec le second, « si éloigné pourtant du terrain français » qu’il a entamé un très un long compagnonnage. Quand Lévi-Strauss, élu au Collège de France en 1959, a décidé l’année suivante de créer le Laboratoire d’anthropologie sociale, il a embarqué Chiva dans l’aventure. Une chance, un piège aussi peut-être. Lévi-Strauss n'a jamais voulu se séparer de celui qui, en s’occupant du laboratoire,  lui permettait de poursuivre son œuvre dans la tranquillité. C’est seulement quand il prit sa retraite, en 1983, que Chiva se résolut à abandonner ses fonctions de directeur-adjoint. Ainsi ont pris fin ces quasi quotidiennes rencontres du matin où, entre huit et neuf, les deux hommes, celui qui défendait « le regard éloigné » et celui qui voulait promouvoir « l’ethnologie du proche », faisaient le point.

Isac Chiva, devenu ruraliste pour explorer cette réalité paysanne qui avait pour lui l'attrait d'une terra incognita, s’est mis à étudier (et a encourager les recherches de ses étudiants) non seulement sur les arts et traditions populaires de nos campagnes, mais sur les systèmes de parenté, les techniques, les imaginaires. Il s’est aussi investi avec énergie dans l’institution muséale et l’ethnologie patrimoniale. Entre historiens, archéologues et conservateurs, il y avait un chemin à frayer. Chercheur, passeur, enseignant (directeur d’études à l’EHESS, il y a tenu son séminaire jusqu’en 1992) et homme d’institution tout à la fois, il a ainsi contribué à la création, en 1960, de la revues Études rurales qu’il a longtemps dirigée, a créé en 1973 l'association des ruralistes français et a été l’artisan, en 1979, de la Mission du patrimoine ethnologique, bien avant que l’engouement mémoriel tous azimuts ne sévisse.

« A l’époque, cela me donnait de l'air », disait-il. Un air qu’il cherchait également ailleurs. En Européen convaincu, il a œuvré obstinément à faire connaître les travaux de ses collègues d’Outre-Rhin, à promouvoir les échanges et à jeter d’innombrables ponts entre les ethnologies de langue allemande et de langue française (2). Il défendait une conception historicisée, comparative et diversifiée des sociétés et cultures rurales de l’Europe, à l’opposé du mythe de l’éternité paysanne et de la célébration des racines séculaires qui avaient pollué l’ethnographie en Roumanie, comme dans l’Allemagne nazie et en France sous Vichy. Chiva aimait ce pays comme souvent ceux qui, étrangers, en ont fait leur patrie. Grâce à lui, les études rurales et l’ethnologie de la France ont grandi.

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1. Il l’évoque toutefois dans son article « A propos de Mircéa Eliade. Un témoignage », Le Genre Humain, n° 26, novembre 1992, ainsi que dans Les Temps modernes, n° 623, février/avril 2003 (témoignage présenté par Alexandra laignel-Lavastine).

2. Voir Isac Chiva et Utz Jeggle (éds), Ethnologies en miroir, Paris, Éditions de la MSH, 1987.

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