Retours d'AG ...

À Annie Ernaux et à Pierre Bourdieu,s’ils lisent ses lignes  Paris, samedi 31 janvier  Impression d’avoir participé à un grand moment : la formation des enseignants se pose en tant que telle dans les luttes contre les réformes.

À Annie Ernaux et à Pierre Bourdieu,

s’ils lisent ses lignes

 

 

Paris, samedi 31 janvier

 

 

Impression d’avoir participé à un grand moment : la formation des enseignants se pose en tant que telle dans les luttes contre les réformes.

Dans un amphi de la Sorbonne, celui qui s‘appelle Guizot, on est comme dans une image. Les couleurs d’ambre, le vert du tableau, les bancs, jolis parce qu’ils sont du passé, l’inconfort à l’ancienne, la solennité. Et puis, ceux qui sont comme chez eux ou qui font semblant d’être comme chez eux. Moi, je retiens tous les harnais de tous mes chevaux internes qui ont une conscience de classe et je me dis qu’à mon âge, il est temps de ne plus être impressionnée. Alors, je m’oblige à savourer le temps et le lieu.

L’endroit est plein de mes ennemis. Pas ceux de la droite ni des patrons, non. D’autres ennemis, ceux de la gauche qu’on a dit caviar, ceux du sérail, ceux qui sont professeurs avec une majuscule. Nous sommes réunis parce que Sarkozy a décidé que les IUFM doivent être offerts en sacrifice à la droite et à des lobbies qui militent pour que les enseignants soient des savants et rien d’autre.

Mon esprit est clair. Ma quête aussi. Sarkozy décide toujours de construire le pont un peu plus loin que là où ses propres architectes ont pensé qu’il était raisonnable de le bâtir. En l’occurrence : supprimer les IUFM et supprimer toute formation professionnelle pour les enseignants.

Je sais, pour avoir accompagné de jeunes agrégés en échec dans l’exercice du métier, que ce métier n’est pas seulement une affaire de connaissances dont on fait les preuves une fois pour toutes, devant des jurys qui considèrent le 7 sur 20 comme une note honorable, pétris plus que conscients de la tradition jésuite selon laquelle noter c’est classer.

Je sais que certains, dans cet amphithéâtre, pensent ne plus être de la même essence qu’une enseignante -elle est toujours au féminin, même chez les auteurs progressistes- en maternelle. Et pourtant, il va leur falloir discuter avec des personnes qui la forment. Alliés objectifs, n’est-ce pas ? Les Universitaires se battent pour que leur statut ne soit pas réduit à celui d’enseignant. Ils ont raison. Leur noblesse ne vient pas de leur sens pédagogique. Il est même plutôt bien vu d’être piètre pédagogue lorsqu’on enseigne à l’Université. C’est chic, de ne pas savoir comment brancher le micro et d’écrire au tableau sans appuyer sur la craie.

Nous nous mettons d’accord contre la réforme du recrutement et de la formation des enseignants. Chacun n’en pense pas moins ? C’est plus que cela. C’est que, du fin fond de la démocratie, est sorti un démon, un monstre, un qui dit que l’on doit vivre comme si on était des pouvoirs d’achat sur pattes, des exécutants de la richesse économique, un qui voit l’existence humaine comme une grille de vendeur soumis au label « qualité ». Un qui pourrait se faire offrir un autographe de Platon pour son anniversaire, pièce rare et chère, avec des enluminures à l’or fin et la dédicace « A Nicolas, dont la mémoire est légendaire ».

Il nous met d’accord. A la fin, une motion est rédigée, puis votée à l’unanimité :

 

La coordination nationale des personnels des IUFM et des départements universitaires impliqués dans la formation des enseignants, réunie à Paris le 31 janvier en présence d’une centaine de participants venant de 15 académies, exige :

• le retrait de la réforme des concours et de la formation des enseignants ;

• le maintien des concours dans leur configuration actuelle et un recrutement à la hauteur des besoins, ainsi que le maintien de l’année de formation en alternance rémunérée après le concours ;

• l’ouverture de négociations pour une autre réforme de la formation et du recrutement, qui respecte l’existence et la vocation des IUFM à être au cœur de cette formation, qui permette la reconnaissance du haut niveau de qualification et qui tienne compte de la nécessaire formation professionnelle après la réussite au concours.

La coordination appelle au non-dépôt des maquettes de master et à la grève à partir du 2 février.

Paris, Sorbonne, 31 janvier 2009

 

 

Lyon, lundi 2 février 2009

L’université s’arrête.

Ce slogan me plaît. C’est un autre décor, un amphithéâtre aussi, plus spacieux, à l’Université de Lyon1. L’IUFM est là, nous, douze personnes présentes, qui participent à L’AG que le Président a rendue possible. On vote la grève, à partir du 2 février.

Les participants sont plus divers qu’à la Sorbonne. Ils ne sont pas encore organisés, mais leur détermination est entière, même si elle ose à peine parler en politique. L’intervenant qui explique que ce « mouvement » s’inscrit dans une lutte contre le gouvernement en place est à peine applaudi. On passe un grand temps à décider des modalités, avec prévenance et courtoisie vis à vis des étudiants. Questions pratiques. Comme si l’on avait à inventer les formes de la lutte, à l’époque où l’on se trouve, presque comme si le savoir de la lutte était à fabriquer. Pas question d’entrer dans des routines établies par les syndicats. Un comité de grève pour soutenir ceux qui viendront à manquer ? Une cagnotte pour qu’ils puissent subvenir à leurs besoins ? Et les préavis, ils ont bien été déposés, les préavis ? On a le droit de la faire, cette grève ? Et les stagiaires, les professeurs stagiaires, dans quelle illégalité légale va-t-on les entraîner ? Nous balbutions, mouvement parlant.

J’ai Germinal en tête, et la résistance aussi. Je suis une sale petite française, fille de déporté à Dachau. Je veux bien de l’Europe mais du côté de l’amitié, pas du côté de l’égalisation. C’est l’Ecole, pas l’argent, qui m’a permis d’être l’égale des aristos du savoir, c’est l’Ecole qui m’a rendue capable de comprendre tout ce qu’ils disent et d’être dans le même amphi qu’eux.

Nous serons les plus forts parce que l’intelligence que la République a permise et éveillée, nous la lèguerons à nos élèves, de leurs couches-culottes jusqu’à leur thèse de doctorat.

La dette, celle que nous ne rembourserons jamais à nos aînés, nous la transmettrons à nos enfants, à nos élèves. Elle n’est pas convertible en euros. Elle vaut de l’or. C’est l’or du savoir, c’est l’or de la connaissance et de la raison. Elle fait de moi, de nous tous, des êtres de l’espèce humaine, avec la conscience d’appartenir à cette espèce. Avec une exigence terrible, celle de la rigueur, des mots exacts, de l’égalité jamais atteinte mais voulue, sincèrement voulue.

Les IUFM paraissent petits ? Une composante de l’Université ? Un truc à part qui ferait bien de changer de sigle parce que le sigle est couvert de honte ? On n’a pas réussi à former des enseignants ? Qui pouvait le faire mieux ? Dans ce monde où l’Ecole est parvenue à rester l’un des seuls lieux où le marché, la publicité, les croyances en tout genre et les soumissions au plus fort ne sont pas encore tout à fait de mise ! Des lieux qui maillent le territoire et symbolisent l'Ecole, dans les préfectures les plus petites.

L'Université s'arrête?

Je voudrais pouvoir écrire, demain, dans quelques jours... au nom des désobéisseurs, au nom des obeissants malgré eux, au nom des parents qui ont l'humilité d'entendre notre alerte et de nous faire confiance, au nom des inspecteurs qui ont osé dénoncer sans trahir, au nom de la liberté, de l'égalité et de la fraternité, qui ne sont nulle part aussi tangibles que dans une salle de classe... L'ecole s'arrête!

Pour ne pas cesser d'exister.

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