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Billet de blog 2 juillet 2012

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Juan, Santiago, 1915, 1

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Avant de se présenter au directeur du lycée de Santiago, Juan Godoy avait logé dans un hôtel proche de la gare. Il y était resté plusieurs semaines.

 Il avait eu du mal à s'éloigner de la gare car elle lui était familière. Il avait trouvé en elle la première branche sur laquelle se poser avant de se détacher de son enfance dans le nord du pays. Il avait le sentiment d'habiter à côté d'un monument mondialement connu. Pas un calendrier sans la gare de Santiago, son poids, sa longueur, les secrets de sa structure et de sa fabrication. Les Chiliens la considéraient comme leur Tour Eiffel. De métal, de métal, de cuivre, d'argent, c'est de métal qu'il voulait se sentir fait. Il serait comptable. Celui qui sait comment l'argent se range, se distribue, se collectionne, se montre, travaille et augmente est vite indispensable à ceux qui le possèdent. Il serait comptable dans les mines de Chañarcillo. Il était un Godoy. Il s'inventait une filiation avec celui qui avait découvert le trésor du XXème siècle, le trésor de l'Atacama, les mines.

 Il se fit des papiers d'identité, des lettres de recommandation, des titres, des certificats. Il savait par cœur des pans entiers de la Bible et aurait su dire la messe de tous les dimanches. Il avait trois atouts : son âge, quatorze ans et l'air d'en avoir vingt, son don et son goût de se faire des têtes et des airs, don qu'il mit à l'épreuve devant le miroir de l'armoire de la chambre d'hôtel, lequel, s'il avait pu rendre des comptes, aurait décrit pas moins qu'une épopée. Enfin, il savait le français.

Juan enclencha le processus d'usurpation par la mise en place de sa figure. Il se fit une tête qui devait pouvoir avoir été peinte par Goya. Il se coupa une frange assez courte qu'il sépara au milieu, faisant retomber quelques mèches en accroche-cœur qui recouvraient le front et les tempes. Le peu de barbe qui lui venait, il le rasait deux fois par jour, espérant hâter la repousse. Il réussit à se faire des favoris qui se mêlèrent aux rouflaquettes. Puis il travailla un regard qui ne regarde rien ni personne, perdu vers un horizon que l'interlocuteur aurait à imaginer haut, la difficulté était de donner une impression de distance qui ne soit pas de mépris, il souhaitait un regard bienveillant mais un peu las. Plutôt mince de constitution, il prit l'habitude de porter plusieurs épaisseurs de vêtements afin de paraître engoncé, le cou large. Il essaya le coton dans les joues mais dut abandonner car il voulait paraître autre que ce qu'il était, soit, mais par transformation sincère, sans tricherie ni artifice. Il travailla une moue qui parvint presque à lui faire un double menton qu'il enfonçait, par un jeu de vertèbres cervicales et d'épaules, dans les cols de ses chemises, comme par manie, dont son interlocuteur serait conduit à penser que c'était « de famille ». La démarche, il la fallait lourde, sans doute, c'est ce que lui inspirait le visage. Pour se voir arriver de loin, il se mettait de l'autre côté du lit, grimpait dessus pour y faire deux pas en équilibre et redescendait. Il jugeait que cela lui permettait d'évaluer son allure dans plusieurs situations. Il finit par choisir quelque chose d'assez simple, les cuisses un peu éloignées l'une de l'autre et les pieds presque en canard, les talons se cognant de temps en temps. Ce qui prit du temps à Juan, ce fut de s'inventer un naturel qui aurait été combattu, il était le fils d'une bonne famille, quelque peu gâté par endogamie et tenant son rang par éducation.

Qui voulait-il tromper ? Le directeur du lycée pour qu'il accepte de le prendre comme élève. Que voulait-il cacher ? Qu'il venait d'une famille pauvre incapable de financer ses études, que son père était un sauvage illuminé et alcoolique qui avait fait deux enfants à deux femmes, n'épousant que la première et les abandonnant toutes les deux, que sa mère était une géante morte folle. Quant à son sang indien, celui qui lui venait de sa grand-mère paternelle, il en avait appris le secret en lisant ce que Jeronimo écrivait et cachait dans le coffret d'Angelines. Il en faisait peu de cas, tout ayant disparu, père, mère, grand-mère et écrits. Ce que personne ne sait n'existe pas. Il se concentrait sur le personnage qu'il voulait être et sur la fabrication de son histoire, s'arrangeant finalement assez bien d'être comme seul au monde.

Le personnage lui vint par l'allure, son histoire lui vint par la langue. Un soir qu'il lisait un prospectus, il eut l'idée que s'il avait vécu en France, ou même s'il y était né, ce serait vraiment bien. Il s'entraîna à prononcer quelques mots avec un accent français qu'il avait entendus dans la bouche de son père et que sa mère singeait quand elle se lamentait de son absence. Il connaissait des poèmes dans cette langue et avait toujours eu les meilleures notes en conversation, à Ovalle comme à Copiago. Le mieux était de situer ses origines du côté de Copiapo. Ce n'était pas mentir. Mais au lieu de les convoquer à la manière de Jeronimo, terrienne et incarnée, comme si la noblesse du sol de l'Atacama se transfusait par la plante des pieds de ses natifs, Juan les exploiterait comme des références historiques et économiques. Sans jamais dire clairement qu'il était de la famille du découvreur de la mine, il ne manquerait pas de faire allusion à ce bienfaiteur, l'évoquant comme étant un proche avec la même élégance légère qui lui ferait, dans un laisser-aller impromptu, glisser une expression française. Il se calait dans Juan Godoy comme dans une panoplie pour enfant. Y a-t-il une sensation plus confiante, plus réelle dans la vie d'un homme que celle qu'il éprouve dans les moments où il se croit princesse ou chevalier pour une nappe de dentelle justement arrangée autour de sa taille ou un masque noir qui l'étouffe, le blesse à l'oreille, sous lequel il sue et où il fait l'expérience de l'espoir que l'on peut être quelqu'un ou que l'on y peut quelque chose. Il ne faisait pas que jouer à être un autre inventé, peut-être dans une forme de folie, peut-être dans une forme de sagesse, sans nuire à quiconque en tout cas. Il se croyait cet autre, jusqu'à le devenir. C'est-à-dire qu'en l'espace de quelques semaines, il n'y eut plus pour lui que son propre personnage. Le présent agit sur le passé, le poil change la nature de la peau dans laquelle il apparaît. Juan avait seulement forcé et accéléré la nature.

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