Achille, France, longtemps, peut-être jusqu'en 1978

[Achille avait disparu après avoir été chassé par sa mère.] Je continue à poster un épisode quotidien. Le feuilleton de l'été va bientôt se terminer. 

 Achille prit la route et laissa les livres. La marche lui tenait lieu de travail et parfois de logement. Il avait, dans les bras et dans les jambes, une force qui, au lieu de s'épuiser, se régénérait, le muscle fabriquant du muscle. C'était une manière d'oubli. Le territoire se couvrait de chantiers de toutes les sortes. Achille aima les chantiers. Il aima faire la queue à l'embauche, ranger ses affaires dans les baraques, côtoyer d'autres nomades, travailler comme un sourd, s'égratigner la peau, consolider son corps. Il inspirait confiance aux patrons, taciturne, sans histoires. Il mangeait sans commentaires, plus vite que tout le monde, pour se débarrasser. Il dormait dès qu'il décidait de dormir et se réveillait de la même façon. Il appliquait à la lettre les consignes de sécurité. On ne lui demandait pas de parler, il était le meilleur des manœuvres. Il pouvait tenir en équilibre sur un pont ou en haut d'un immeuble, il ne rechignait pas. Sur un barrage, un jour, un ingénieur vint faire une tournée de vérification des casques. Achille l'arrêta pour lui dire que le sien était fendu et devait être remplacé.

-Tu peux encore le garder quelques jours lui dit le contremaître.

-Non, il est fendu. C'est dangereux. Il ne me protège plus. Autant ne pas le mettre.

-Je te dis que tu peux le mettre comme ça quelques jours, en attendant que j'en commande d'autres.

-Non, il est fendu.

-Bon, alors demande à quelqu'un de te passer le sien, en attendant.

-Non, ce sera pareil pour quelqu'un d'autre.

-Qu'est-ce que tu veux que je te dise ?

-Quelle heure est-il ?

-Trois heures.

-Dans deux heures, je m'en vais. Vous me ferez mon compte.

-Et ben, ça alors, on peut dire que tu as la tête dure. Pas besoin de casque.

Le contremaître s'en alla en riant. Achille passa prendre son argent à cinq heures, ramassa ses affaires, défit son lit, retourna le matelas, donna un coup de balai, déposa un sac d'objets qu'il ne pouvait transporter, au cas où cela intéresserait les autres, sortit du chantier, marcha des kilomètres en ruminant.

*

Comme il remontait les berges de l'Allier, il vit, échouée sur une grève, une grande barque qui mesurait bien sept mètres de long pour au moins trois de large. Le fond était troué, la barque était ventrue, Achille ne sut jamais pourquoi un bateau à la coque aussi profonde se trouvait au bord d'une rivière. L'endroit était joli mais sentait mauvais à cause d'une décharge. Il examina l'embarcation et les alentours. Il tomba sur deux rames, un peu plus loin, coincées entre des racines et des pierres, comme mises à l'abri. Il scruta le haut des arbres, à chercher des restes de mât ou de voilure et pourquoi pas des ailes tant le bateau lui semblait être tombé du ciel plutôt que sorti de l'Allier. Il chercha des traces de crues anciennes, passa des nuits dans la barque, attendit une pluie, considéra les trajets du soleil. L'autre rive, en face de la grève, était constituée d'un rocher que la rivière attaquait doucement. Au-delà des graviers, il y avait une zone de sable terreux et chaud, fin comme de la soie, puis des arbres, peupliers et frênes, clairsemés sur une bande de dix mètres, serrés ensuite, faisant forêt.

Au bout de deux mois, il n'avait vu passer personne. Il se nourrissait de truites, de lapins, de champignons, se rendait au village pour acheter des fruits, des légumes, du pain et du sucre, beaucoup de pain. Autrement, il se servait à la décharge et ne manquait de rien : casseroles, poêles à frire, vaisselle, chaises. Pour dormir, il n'utilisait que la couverture en laine des Pyrénées dont il ne séparait pas, écossaise, immense et lourde, conservée comme un tableau de maître, ficelée au haut du sac, une maison à elle seule. Il avait de l'argent, n'ayant à peu près jamais rien dépensé. Il le cachait dans ses habits, cousant des poches partout.

Au bout de deux ans, Achille avait monté quatre murs et réparé la barque dont il fit son toit. On ne devinait la cabane que lorsqu'on en était à une dizaine de mètres. Elle était calée dans la forêt, construite autour de deux souches évidées qui servaient de lit à Achille. Il avait creusé un coffre dans la plus grosse des souches, avec des pièges, un système de poulies et de portières, inviolable. Il pensait que tout pouvait brûler, que le diable pouvait bien venir, l'argent serait intact. Il avait acheté un poste de radio avec des écouteurs pour ne pas faire de bruit. Il évitait de faire du feu pour ne pas être repéré. Mais au bout de quelques années, il était connu de tous au village. On pensait qu'il vivait au bord de la décharge sans que personne ne puisse dire où exactement. Il commença un trafic de piles et de plastique avec une entreprise de recyclage. Il devint même chef de bande et eut jusqu'à cinq employés qui ramassaient avec lui. Il s'était procuré une camionnette pour transporter les déchets triés. Le matin et le soir, il faisait une tournée pour rendre et déposer les ouvriers chez eux ou à un arrêt de bus. C'était des pauvres types, célibataires, étrangers, rarement les mêmes plus d'un mois d'affilée. Presque tous étaient jeunes, les plus vieux étaient des Algériens qui avaient eu femme et enfants jadis puis plus de nouvelles. Achille ne discutait jamais. Il donnait le tarif de la journée et disait qu'il payait chaque soir, un forfait et une prime. Pas de déclaration officielle, pas de repas, pas d'assurance. L'affaire s'était montée sans qu'il en ait eu vraiment l'intention. Achille aimait travailler. Il cueillait des jonquilles, des narcisses, du muguet. Il cultiva des asperges. Il avait renoué avec les livres, l'hiver. Comme il ne pouvait les conserver – au début, il avait lu ceux de la décharge, mais il finit par se rendre en ville pour choisir et acheter – il s'en servait pour amorcer le feu. Il s'interdisait de brûler la moindre page s'il ne l'avait pas lue. Il lui arriva toutefois de choisir un livre parce que le papier de la collection brûlait bien et sentait bon. Mais il lisait tout. La presbytie ne lui vint jamais. Le 3 avril 1983, il fut heureux d'avoir à peu près soixante ans, d'être devenu si vieux. Il commençait à trouver les hivers longs et avait de plus en plus froid, parce que les tracasseries du corps qu'il n'avait presque jamais ressenties malgré son estomac fragile et un appareil dentaire capricieux finissaient par avoir raison de sa belle ascèse. 

La cabane était à peu près connue, les gendarmes passaient la visiter de temps en temps. Achille leur faisait du café, discutait avec eux et ils repartaient sans lui faire d'ennuis. Il n'avait pas de papiers, eux l'appelaient Achille et se disaient que ce surnom lui allait bien car il était très fort. Lorsqu'il y avait une nouvelle recrue, les gendarmes lui signalaient l'existence d'Achille et leur modus vivendi. Ils avaient jugé que leur mission était de le protéger plutôt que de le poursuivre. Ils admiraient le toit de sa maison. Celle-ci était devenue une curiosité. Achille y recevait parfois ses ouvriers lorsque le samedi, l'un ou l'autre n'allant pas en ville se trouvait sans distraction. Il arrivait qu'Achille, alors, se mette à raconter un livre.

*

Il la vit parmi les autres, affublée d'une énorme casquette rouge, comme si elle s'était collé sur la tête une soupe à la tomate solidifiée, dans un équilibre impossible. Elle avait une trentaine d'années, un visage de dauphin au sourire perpétuel et des yeux d'inca. Ses bras étaient incrustés de tâches rouges et de croûtes parce qu'elle écorchait sauvagement chaque piqûre de moustique. Il fit semblant de ne pas voir que c'était une femme. Ils l'appelaient Lataro, sans savoir si c'était un prénom, un nom de famille ou un surnom. Achille se mit à espérer qu'elle viendrait passer une soirée au Bateau. Le soir où il la vit débarquer, en compagnie des deux Algériens les plus assidus, il fut rempli de joie. Il essayait de s'en défendre, de toutes ses forces, car il savait que les émotions le faisaient chavirer. Il annonça qu'au lieu de raconter une histoire, il dirait des poèmes, des poèmes de Gabriela Mistral, en l'honneur de Lataro.

-Je les dirai de mémoire, pardon si ce n'est pas toujours les bons mots et puis ce n'est que des traductions.

En réalité, il les connaissait sur le bout des doigts, en espagnol comme en français.

*

Lataro vivait dans un foyer d'accueil en ville. Elle mangeait peu et elle travaillait beaucoup. Elle partageait avec Achille le goût du travail qui fatigue et celui des choses écrites. Ils vécurent sur un mode monotone et amical, en marge d'une société qui leur offrait la manne de ses déchets. Peu à peu, Lataro veilla à ce qu'Achille ne manque de rien, elle le reliait à la vie ordinaire et il était presque content de se résoudre à être traité comme un père déficient. Elle finit par le convaincre de tirer des fils pour avoir l'électricité au Bateau.

-Ça allait bien, avec les piles et la bonbonne de gaz. Je n'aime pas être hors la loi.

-C'est pour la lumière au moins, Achille, au moins une ampoule. Tu ne peux pas continuer à la lueur de la lampe à gaz. Et puis c'est dangereux.

-Je ne suis jamais imprudent.

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