Un 6 février... Semaine de lutte, semaine d'actions...

Pluie d’été l’hiver

On est vendredi.

Lundi, c’était l’AG de Lyon 1, à la Doua. Dans l’amphi, à peu près plein, le début d’une grève se vote et ensuite, on discute des modalités de la grève. Cela signifie qu’il faut organiser la vie ordinaire en introduisant du refus. En termes pratiques : attaquer ce que l’on peut atteindre pour atteindre ce que l’on veut attaquer. En termes terribles : nuire aux étudiants pour nuire aux décideurs. Comme tout cela est injuste et désagréable, il faut discuter et essayer de se mettre d’accord. Le collectif de l’IUFM quitte l ‘AG en laissant les enseignants-chercheurs à leurs affaires.

Mardi, le soir, la nuit de l’IUFM, on dit « nuit nationale des IUFM ». Le collectif a pris toutes les précautions pour que cela se passe bien.

Quelque chose a changé, ces derniers jours : les étudiants, les stagiaires se mobilisent. Ils mobilisent. J’interprète, un peu, de cette façon : il y a belle lurette qu’ils voient que les enseignants de l’IUFM, leurs enseignants, se laissent faire. Se laissent intégrer, pour leur bien, laissent faire des maquettes en ayant plus ou moins le droit de participer à leur confection, plus ou moins le droit de figurer dans leur grille (une maquette, ça a des grilles ?), pour leur bien. Ils disent « Mais, alors, vous allez disparaître ? ». On répond « Ben oui, en réalité, pas tout à fait, enfin, on ne sait pas, moi, je me retrouverai en lycée, moi, je retournerai dans mon école, moi, je serai à la fac, moi, je…, moi, rien du tout, je me demande bien ce qu’ils feront de moi… Et les locaux ? Cette Tourette, si belle, ce Clos, si joliment nommé… Là, ce sera un collège, là, un centre de regroupement pour des cours de connaissance du système éducatif… » Et ils nous regardent et je vois dans ce regard un reproche interrogatif « Vous ne faites rien ? » Non, on ne fait rien, ce ne serait pas élégant, de rouspéter. Nous sommes si différents, si divers, si séparés. Ça ferait Ecole Normale, ça ferait corporatiste. Il y a belle lurette qu’on nous raconte qu’on a de la chance d’être à Lyon. Qu’ailleurs, l’intégration ne se passe pas aussi bien. Pour notre bien. Comme dans la bourrasque, on se met à l’abri, il y aura des pertes, mais le moins possible. On devra être contents de ne pas tous être morts. Il y a belle lurette. Alors, quand il y en a eu pour se lever et s’appeler « Collectif », les étudiants et les stagiaires ont été soulagés. Comme s’ils nous voyaient nous ressourcer à une fierté insue. Comme s’ils pouvaient –enfin !- puiser dans notre rébellion la possibilité de se battre, eux aussi. Comme si, enfin, nous pouvions rejoindre ceux qui s’étaient déjà levés, les RASED, les LC, les désobéisseurs, ceux des écoles, les parents.

Mercredi, l’AG est à midi et quelque. Mais ce n’est plus pareil. L’amphi est trop petit pour que chacun y soit assis. Il y a eu l’idée des masques, dans la manif du 29 janvier qui était plus grande que nous, il y a eu les masques, le noir des habits, le nombre, le blanc des masques, le nombre. Alors, on s’est mis à exister. Avec les jeunes. Ça y est. On a fait l’expérience d’être ensemble. On discute des modalités de la grève et on n’est pas d’accord. Cela signifie qu’il faut organiser la vie ordinaire en introduisant du refus. En termes pratiques : attaquer ce que l’on peut atteindre pour atteindre ce que l’on veut attaquer, etc. Nos étudiants à nous, ils passent des concours, les concours sont demain. Sans compter ceux qui ont moins d’heures de cours que les autres pour le préparer… Il y a aussi les pertes de salaire, les différences…

Les journées du mardi et du mercredi sont consacrées à l’organisation de la manif et à la distribution de tracts écrits dans des ateliers. L’IUFM a changé d’allure, il a des banderoles, des mots, des pancartes. Ce n’est plus techniquement si impossible à expliquer à l’opinion publique, enfin, ça l’est moins. On fait l’expérience de fabriquer ensemble.

Jeudi, la manif, l’IUFM est invité à défiler en tête de cortège. Nous sommes beaux comme des princes. Banderoles raffinées, masques, habits noirs, chants, slogans, unité. Bon, la sono est merdique. L’université n’a pas notre habitude. Il faut trouver des trucs comme « De la maternelle à l’université ». On sent bien que ce n’est pas pareil, mais l’attaque étant totale, la riposte est totale. De cela, chacun a conscience. Ce qu’on n’aimerait pas, c’est avoir défilé pour défendre les enseignants-chercheurs et eux seulement. Qu’ils gagnent et qu’on soit les dindons, selon les mauvaises manières de l’Histoire. Jeudi, on a crié, hurlé, fait du bruit. Une petite troupe de percussions fait des bruits de percussions. C’est moins que les mots. Ça fait une manif qui se dandine mais ça muselle. Infiltrés par des cagoulés. Au moment de la dispersion, nous sommes quelques-uns à craindre pour nos jeunes parce qu’ils sont allés dans un cul de sac et parce que l’on sait que la police a des ordres pour être dure. A Strasbourg, où les universités n’en ont fait qu’une, ça a lacrymé ferme quand ils ont manifesté leurs mécontentements à la ministre. Nous sommes inquiets et puis nous nous raisonnons. Ils sont grands, nos jeunes. Plus tard, à la maison, de coup de fil en coup de fil, on s’informe qu’il n’y a pas eu de dégâts.

Vendredi. La pluie, incessante, injuste. Une enseignante de l’IUFM, dont la thèse sur Gracq est publiée ce jour, avait décidé de faire son cours en plein air, sur la place des Terreaux, la plus belle place de Lyon, avec la fontaine Bartholdi et les terrasses et les jets d’eau, une place qui vous fait vous féliciter de ne pas habiter à la campagne. On en avait envie depuis un bon moment. Une autre enseignante s’est démenée pour que cela soit possible, règlementairement parlant. Nous étions plus de quarante, les étudiants ravis, à l’idée du cours autant que de sa forme. Mais, la pluie. Les journalistes devaient être là. Mais la pluie. Nous nous sommes dispersés. Une délégation de sept personnes a été reçue par l’adjoint au maire de Lyon en charge de l’Education. Reçus de façon courtoise et éclairée. Il y avait deux PE2, deux PE1 et trois enseignantes. De l’IUFM. Nous ferons un courrier pour appeler les élus de Lyon à nous soutenir. Nous avons préparé le courrier dans un café de la place des Terreaux, une belle place, vraiment, même sous la pluie. Il sera communiqué au collectif. Il faut que ça gagne, il faut qu’on gagne.

 

… Semaine d’une sacrée trempe.

Devant nous, les vacances de l’Académie de Lyon.

Ce que nous voulons ? Le meilleur ! Une formation des enseignants qui ne fasse pas fi du métier d’enseignant, une qualification qui corresponde aux faits (Bac +5), dans des écoles de formation de haut niveau, au sein d’universités qui n’auraient à combattre que contre l’ignorance.

 

 

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