Achille, Chili, de nos jours

[Cet épisode est l'avant-dernier. Le premier est daté du 18 juin 2012, page 6 de mon blog -quand on va tout en bas-et s'intitule Pas de titre encore. J'imagine qu'il faut de la constance et de la patience pour remonter ce temps, ouvrir les billets, s'y retrouver... Je ne désespère pas d'être lue. Je dis mon amitié à celles et ceux qui m'ont fait le cadeau d'un recommander ou d'une réaction. Me feront-ils cadeau d'un titre, à présent qu'ils savent ? ]

 

Il faut se rendre dans un aéroport et il faut se rendre dans le monde où l'on peut écrire ou parler à quelqu'un en effleurant une image sur un écran, tout de suite.

Pour les déplacements, on doit encore bouger soi-même et monter dans des machines et s'asseoir à l'étroit et manger des choses bizarres en restant poli.

Achille doit encore raconter une scène, celle de son arrivée à Vicuna. Pour le reste, ce que Lataro a fait, ses recherches, son obstination, son efficacité, il ne peut le raconter. Elle l'a accompagné jusqu'à Santiago où elle compte rester une semaine en touriste. Il y avait  assez d'argent pour le voyage et une voiture sur place et il a pu lui en donner pour qu'elle ne soit pas dans le besoin un petit moment. Elle se débrouillera.

Achille avait l'âge d'être le grand-père de Lataro. Il n'aurait pas su dire quels étaient leurs liens, quelque chose entre la fraternité et le désir amoureux, il le savait parce que lorsqu'elle portait des boucles d'oreilles, il la trouvait moins à son goût. De plus, il lui était arrivé de se demander si elle avait des hommes, des relations charnelles avec des hommes. Alors, Achille se sentait gêné et il faisait une plaisanterie ou commentait le temps pour mettre le holà.

Achille ne tient pas à rapporter leurs adieux. Ils se sont quittés à dix heures du matin. Il a pris la route vers le nord, tout est bien indiqué. Ce serait mentir que de dire qu'un vieil homme des bois emprunte des autoroutes avec facilité, mais il y arrive. Une fois sur les rails, quand la sortie est dans plus de deux heures, le vieil homme des bois pense à Lataro. Il aurait voulu faire ce voyage à deux. Ils seraient rentrés au pays ensemble. Nous sommes de chez vous, malgré les apparences. Nous avions un nid dont nous fûmes chassés. Nous ne demandons rien, qu’un asile de plage, nous serons des poissons, des oiseaux échoués. Nous ne demandons rien. Nous sommes les livres qui contiennent les livres sur l’étagère incomplète. Nous manquions. Et voilà pourquoi nous avons voyagé.

Achille fait le voyage seul. Il sait qu'il va à Vicuna, il l'a vu d'en haut, sur les écrans des ordinateurs, le paysage et les maisons, quelques maisons sur des cartes de géographie animées. Il aime être vieux parce qu'il peut regarder le temps comme on lui montre l'espace, de loin et de haut, pas tout à fait loin ni assez haut pour vraiment mesurer ou comprendre mais tout de même, assez pour en savoir quelque chose. Il laisse Lataro à son temps à elle, il s'en va vers un autre qui n'a pas pu être le sien et dont il ne sait rien encore, à l'embranchement de Vicuna, dans la vallée d'Elqui, son climat, son vin, son illustre poétesse.

 

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