Juan, Punta Arenas, 1919, 1

 La fin de la deuxième année scolaire passée à Punta Arenas arrivait. On était en 1919. Un jour que Gabriela et Juan se rendaient au bureau, ils virent une élève assise sur l'une des pierres qui entouraient l'arbre de la cour du lycée. La petite avait la morve au nez et l'air de celle qui attend que quelque chose de bon lui arrive. Elle luttait pour ne pas tousser, la main sur la poitrine, les pieds enveloppés dans des chaussettes trop grandes et des bouts de cartons par-dessus, tenus avec des ficelles. En passant, Gabriela vit qu'elle était chauve sur le dessus du crâne, le reste de ses cheveux en tas, embrouillés de nœuds.

-C'est insupportable, Juan.

-Tu ne devrais pas passer par là.

-Au contraire. De toutes façons, quand je ne les vois pas , je les entends.

-Tu as fait ce que tu pouvais.

-ça, mon ami, tu le feras graver sur ma tombe, mais une fois que ce sera vrai. Pour l'instant, ça ne l'est pas.

Sa quinte calmée, la gamine rejoignit d'autres filles qui jouaient à courir. Elles fuyaient le préau car le lieu était le plus froid et le plus humide de toute l'école.

-Ce sont des Américaines, Juan, des Américaines! On ne peut pas accepter que des Américains soient des pauvres... On sent encore le chou!

-Oui, l'odeur est longue à disparaître. Je n'en ai plus acheté depuis quinze jours et pourtant...

-Ou alors, c'est le mouton qui pue ?

Ils continuèrent leur conversation dans les couloirs.

-Ne dis pas que j'ai fait tout ce que je pouvais. Vois-tu Juan, j'ai le cœur lourd. J'ai ce luxe des mots qui sont comme mes armes et j'ai pu jusqu'à présent les faire miens, mes frères, mes alliés, ma cavalerie. Regarde, ils m'ont donné la place que j'occupe, ils ont fait de moi une fillette lumineuse, j'étais laide et pauvre, mais je fabriquais des poèmes dans les marges de mon cahier et alors j'étais la reine, même dans l'œil de qui ne m'aimait pas. Comme si j'avais un pouvoir. Et aujourd'hui, je vois ce que je vois : la pauvreté, le Chili des Indiens rendus à l'état de tondeurs de moutons, dans ce froid insupportable.

-C'est la civilisation, ils n'étaient pas très riches avant... Pense à Elqui sans le vin et les Espagnols, à Elqui sans les églises et les maisons.

-Comme si l'on mettait l'Espagne et l'Angleterre au pôle sud en attendant que ces contrées deviennent l'Espagne et l'Angleterre. Les plus puissantes armées du monde ne feront pas taire le vent et un gouvernement ne fait pas les saisons là où il n'y pas de saison. Regarde.

Elle fixait l'usine et la brume.

-Il faut tondre et équarrir et il faut des cultures maraîchères et des arbres fruitiers et du bois pour les habitations et des trains et des cathédrales, il faut tout comme en Europe... Même la pensée. Même la langue.

Juan ne savait plus quand et comment reprendre la parole. Ses chaussures étaient de plomb pendant qu'elle s'envolait. Elle reprit, il croisa les bras pour occuper ses mains.

-Les créoles du bout du monde, pauvres de nous, nous voilà! Il faut de la laine ? Qu'on nous tonde. Il ne faut plus de laine ? Qu'on nous affame. Il faut de l'or ? Du nitrate ? Qu'on se serve!

Il la voyait comme une déesse que la rage grandissait.

-Pourquoi ne comprennent-ils pas que les dates des vacances doivent être adaptées ? Pourquoi ne comprennent-ils pas que les élèves devraient être chez elles quand le froid est le plus fort au lieu d'être ici où l'on ne peut chauffer que mon bureau? Ils ne voient pas que la Patagonie est la Patagonie ? Des lettres, des articles, voilà ce que j'ai fait! Voilà ce que j'obtiens quand je fais tout ce que je peux! Et nous n'avons pas gagné deux boulets de charbon de plus!

 Juan partageait sa colère mais c'est elle qui se sentait responsable.

-Tu souffres toi aussi du froid et si l'on ne chauffait pas ton bureau, tu ne survivrais pas.

-J'ai proposé d'aménager l'année, de la raccourcir, de faire des cours le soir...

-Je sais.

Elle ne supportait pas de ne pas avoir convaincu.

-Nous allons organiser un goûter, je veux qu'elles aient une fête. Nous les réunirons dans la cour. Tous doivent pouvoir venir, nous allons inviter les familles. Que peux-tu faire ?

Et voilà qu'il avait un rôle. Ses chaussures devinrent moins lourdes.

-Des gâteaux de maïs, un sirop chaud d'oranges avec des clous de girofle... tout dépend du nombre.

-On peut ouvrir la cour ?

-A qui ?

-Aux mères et aux plus jeunes enfants. Les filles les plus âgées prépareront des comptines et des rondes. Des rondes, on se réchauffera en dansant des rondes.

Elle était comme illuminée, ajoutait une idée à l'autre. On n'avait jamais ouvert le lycée pour accueillir les familles. Et puis elle rouvrirait les cours du soir pendant les vacances, pour les pauvres, et des conversations, oui, alphabétisation, puis discussions et conversations, pour les pauvres, pas seulement les ouvriers pauvres , les Indiens aussi, elle sait bien que les Indiens aiment la poésie et les discussions sur la vie, sur le monde, l'existence, l'avenir. On parlera l'espagnol qu'on veut.

Juan l'encouragea et lui dit qu'il allait mettre le projet à l'étude.

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