J'ai reçu une autre lettre d'un professeur des écoles : "Les réformes au jour le jour"

Les réformes au jour le jour

 

Les CE1 sont en train de découvrir le calendrier, assorti des fêtes qui jalonnent l'année.
J'aurais peut-être dû leur expliquer, pour mieux les préparer à leur futur QCM d'histoire, ce que signifiait "Guerre Mondiale" ou "Propagande", pour les préparer à mieux comprendre comment leur école est assiégée, comme tout le service public, comme s'il était d'un autre âge...

Pourquoi ? Boh, parce qu'entre les poilus et nous, le point commun, c'est la tranchée.
A ne pas avoir su (et je m'en fais le premier le reproche, fort de l'expérience automnale) réagir fort, sans demi-mesures ou atermoiements, face aux conséquences concrètes peut-être à l'époque trop larvées, peu visibles ou pas assez inquiétantes (donc fédératrices) que portent en germes les annonces de réformes, on se retrouve à devoir à présent creuser des positions plus appuyées, plus résistantes. En somme, à prendre le train en marche. Ce qui est nettement plus exigeant que le prendre au départ.
Et j'ai peur que beaucoup d'entre nous ne reculent, n'hésitent, ne pensent la confrontation perdue d'avance ou pire, infondée, excessivement idéologique ou systématique.
Pour sortir d'une réunion de parents d'élèves hier soir où, très muet, j'ai eu le temps de ressentir en partie le marasme, tant de la compréhension des enjeux que des décisions d'actions concrètes.
J'ai été indécis lors de la réunion, un peu plus tôt hier, concernant la suspension de l'aide personnalisée. Coupables face à mes élèves, scrupuleux face aux parents, douteux des effets forts et concrets de l'action. Et puis, au delà de tous ces arguments, fondés et audibles, je réalise (ah, le dialogue) l'autre échelle des choses : le fric qui fonde la réforme, donner peu d'une main (Aide perso) pour mieux retirer beaucoup de l'autre (RASED), appauvrir la présence des adultes en général dans l'école (suppression de postes), renvoyer des tout-petits hors les murs d'une première initiation scolaire à la langue française et ne rien transférer en compétence d'accueil aux municipalités, injecter dans la profession un sang frais qui n'aura jamais vu, vécu, digéré une vraie expérience de classe, grâce à une formation pro-fe-ssion-nelle, alors même que les jeunes profs sont toujours les premiers envoyés en ligne de front (tiens tiens, rev’là les poilus -qui vont se faire tondre à blanc cette fois, grâce à la fin des IUFM).
J'en suis aujourd'hui à me demander s'il n'est pas grand temps de se mettre d'urgence un coup de pied au cul, pour être à la fois plus clairs dans notre compréhension des conséquences concrètes et très vite irrémédiablement quotidiennes des réformes (le malheur, ça n'arrive pas qu'aux autres), plus courageux si on se sent un peu rendus à une sorte d'impuissance individuelle et sûrement aussi plus radicaux : menacé par un quelconque danger, aucun de nous ne resterait là à attendre que le coup fatal soit porté. On esquiverait, on ferait un pas en avant pour contrer la violence du choc, on utiliserait l'élan de l'agresseur pour le faire chuter.
En collectif, publiquement et visiblement, nous pouvons au moins manifester notre inquiétude ou notre colère qu'on vienne retirer à l'école plutôt que donner ou de proposer pour son amélioration.
Je n'ai pas peur aujourd'hui pour la sécurité de mon emploi. C'est un luxe de nos jours.
Je n'ai pas peur pour ma paie, car je choisis de dissocier mes contraintes privées de gestionnaire de famille (la prévoyance, c'est l'autre nom du confort) et la défense des idées qui m'animent.
Je n'ai pas peur d'informer les familles de la suspension de l'aide personnalisée, car je sais, une fois passés culpabilité et doute sur les effets de ce choix, comment expliquer (c'est mon métier), donc prévenir les malaises. De plus, annoncée collectivement, comme une réunion publique d'école, la décision est plus forte, moins frêle. Donc plus décisive.
Je n'ai pas peur de rendre feuille blanche aux évaluations nationales.
Je n'ai pas peur de perdre des 1/30è de journée parce que je désobéis. C'est mon devoir quand ça nous met, ma classe et moi, en danger.
J'ai peur, en revanche, de devoir faire face à plus d'élèves dans une même classe, d'être privé de l'aide et des bouffées d'air que représentent les décloisonnements et les collaborations autour de l'aide aux élèves en difficulté, peur de voir arriver de jeunes étudiants comme collègues, qui se feront dévorer tout crus et mettront en danger toute mon école.
J'ai peur de la souffrance, de la mienne à devoir porter plus sur mes épaules seules et de la leur, à tous ces gens dans leur tour, là autour, dont nous sommes peut-être les meilleurs alliés (même si celui "qui aime bien châtie bien" et que les quartiers mordent parfois la main de leurs maîtres).
Ou peut-être même leur seule chance...

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.