J'ai reçu une lettre d'un professeur des écoles qui s'interroge : "Est-ce bon pour les enfants ?"

 

« Est-ce bon pour les enfants ? »

 

Aujourd’hui l’école est mitraillée de réformes. Entre vitesse, pour les uns, et précipitation pour les autres le débat fait rage et on peut presque s’en réjouir tant la question de l’Education se doit d’être au centre d’un projet de société. Mais dans ce débat d’adultes, pense-t-on encore aux élèves ? Ou seront-ils les victimes muettes des dommages collatéraux causés par les affrontements entre les réducteurs de dette (publique) et les maquisards de la résistance pédagogique ?

 

A chaque jour une nouvelle réforme scolaire. A chaque nuit une nouvelle lettre de désobéissance civique sur internet. Pour tous, le même jargon. On entend parler des cartes scolaires, des RASED, du socle commun, du fichier Base-Eleve ou encore des IUFM et des EPEP, mais qu’y comprend-on vraiment lorsque l’on n’est pas de l’Assemblée ou de l’Education Nationale ? Il est pourtant essentiel que chaque adulte se penche sur ces réalités pour en mesurer l’ampleur ; parce que c’est notre mission d’adulte que de protéger nos enfants et leur garantir un cadre de vie leur permettant de « grandir » le mieux possible. En famille d’abord, à l’école ensuite…

Je suis enseignant et père et à ces deux titres, la rafale des réformes actuelles m’inquiète, m’interroge, me questionne. Parmi toutes ces questions, il en est une qui les dépasse toutes et qui permet d’éclairer d’un jour nouveau bien des situations, des agissements et des déclarations. Dans mon travail comme à la maison, j’essaie de la garder toujours à l’esprit, et j’aimerais la partager avec vous adultes, parents, grand-parents, grand-frère, voisins… « Relisez » la mutation extraordinaire que vit l’école actuellement et avec un peu d’égocentrisme (salutaire et nécessaire à une meilleure perception des tenants et des aboutissants) pensez très fort aux gamins qui habitent vos vies et posez vous LA question : « Est-ce bon pour les enfants? »

La suppression de la carte scolaire, la suppression des maîtres spécialisés pour aider les élèves en grande difficulté, la suppression de la première année de maternelle (pour l’instant…), les suppressions de postes d’enseignants, « est-ce bon pour les enfants ? Est-ce bon pour mon enfant ?» La disparition des associations culturelles et sportives para-scolaires, la fin des classes vertes, les matières artistiques qui se réduisent comme peau de chagrin, « est-ce bon pour mon enfant ? » La réduction du temps scolaire, la semaine à 4 jours accompagnée d’un empilement des dispositifs d’aide le matin et le soir, est-ce bon pour moi ou « est-ce bon pour mon enfant ? »

 

Evaluation CM2.

 

Entre le 19 et le 24 janvier, mes élèves de CM2 passeront des évaluations bilans sur l’ensemble des nouveaux programmes de 2008. Oui, je vais évaluer des programmes mis en place à la hâte et sans réelle concertation il y a à peine 5 mois. Oui, je vais évaluer l’ensemble des compétences à acquérir d’ici juillet en…janvier ! Je donnerai les consignes prévues par le livret du maître et les élèves tourneront les pages du fichier à la recherche des chapitres leur évoquant quelque chose, laissant des blancs angoissants de-ci de-là. Est-ce bon pour les élèves, pour leur bien-être, leur confiance en soi et leur confiance dans l’école ?

A l’issue des 5 épreuves je pourrai alors corriger chacune des compétences de manière binaire, en suivant les ordres : 0 ou 1.

Cette fois-ci, il faudra que l’exercice soit entièrement juste pour avoir 1. A la moindre faute c’est 0 ; tel est le seuil de réussite fixé pour cette évaluation. Cette soudaine exigence a de quoi surprendre. Il y a peu de temps, 40% de bonnes réponses suffisaient à valider une compétence lors des évaluations d’allemand et tout le monde s’est félicité du niveau d’excellence de nos enfants dans la langue de Goethe. Le protocole de correction serait-il la partition de la musique que l’on a envie d’entendre ? Quoi qu’il en soit la mission qui m’a été assignée est de transformer chacun de mes élèves en deux chiffres : Pourcentage de réussite en français et pourcentage de réussite en maths. J’aurai alors un mois pour convoquer les parents, ces mêmes parents avec qui j’essaie à chaque remise de bulletins de bâtir une relation de confiance et un climat positif autour de leur enfant et je leur jetterai ces deux chiffres à la figure non sans leur indiquer dans quelle case entre leur progéniture. Est-ce vraiment bon pour mes élèves tout cela ? Est-on dans l’évaluation diagnostique qui permet d’affiner les priorités d’apprentissages ? Non, auquel cas les évaluations se passeraient en septembre. Est-on dans l’évaluation bilan qui permet de comprendre les manques et les réussites de l’élève, qui permet d’accompagner au mieux l’écolier vers le collège, qui permet au professeur un retour sur ses pratiques ? Non, nous ne sommes pas en juin.

Alors si ces évaluations ne sont pas bénéfiques pour les enfants, à qui profitent-elles ? Aux professeurs ? Non ! Aux parents ? Difficile à croire. On nous dit qu’ils pourront mieux choisir l’école de leur enfant, pour ceux qui seront acceptés dans l’école souhaitée bien sûr…Alors à qui profite cette nouvelle arme d’évaluation massive ? Qui pourrait s’arranger ainsi des chiffres à venir, du discrédit des enseignants, du désappointement de l’opinion publique à propos des services publics à l’heure où les grandes reformes font grincer bien des dents ?

Je m’inquiète, m’interroge et vous questionne : Qui ?

 

Il y a quelques mois au sujet de la suppression des Réseaux d’Aide, avec une extrême honnêteté que seule confère la véritable intelligence, Luc Ferry (ex-ministre de l’Education) expliquait que les grandes reformes comme celle de l’Ecole étaient nécessaires pour réduire la dette publique de la France. M. Ferry pense sincèrement que pour l’avenir de nos enfants, il est impératif de s’attaquer à ce problème quitte à sacrifier quelques pans de l’école publique telle que nous la connaissons. Bien évidemment, bon nombre de pédagogues s’opposent à cette idée et nous voilà donc au cœur du problème qui doit faire débat car c’est tout un projet de société qui se dessine aujourd’hui en France autour de l’école. Ce débat, il est de notre devoir d’adulte de s’y intéresser, de s’informer, de le faire vivre en démasquant toute tentative de manipulation. Car des adultes qui réfléchissent, c’est bon pour les enfants.

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