Juan, voyages au Mexique, 1920

 Ils partirent.

Gabriela disposait de quelques subventions chiliennes, mais c'est le Mexique qui finança le voyage et pourvut à son confort. La présence de Juan allait de soi. Gabriela ne négociait rien sans réclamer pour lui un salaire et une place.

Juan passa le voyage au fond d'une couchette à s'appuyer sur le ventre pour empêcher son estomac d'en être expulsé. Dans ses moments de lucidité et lorsque les vomissements le laissaient un peu, il pensait que le Mexique était le pays de la révolution. Il allait participer, en tant qu'assistant de Gabriela Mistral, à la cérémonie de mise en route de l'alphabétisation du pays. Il imaginait le Mexique comme une Patagonie sous des cieux cléments, avec Gabriela Mistral comme ministre de l'Education et Alfredo Fonte comme chef d'état. Ils iraient dans le pays, de campagne en campagne, ouvrir des écoles et des bibliothèques. Il y aurait de la ferveur. Elle prendrait les enfants autour d'elle et les encouragerait, elle saurait parler aux parents, les convaincre d'apprendre à lire et à écrire eux aussi. Ils seraient les Tolstoï, frère et sœur, même si c'est elle qui possédait le pouvoir et la possibilité de rendre réels des rêves de rétablissement d'un ordre à la mode américaine. C'est elle qui s'emparerait de la réforme comme on pétrit une pâte et comme on la modifie, farine saupoudrée, eau en abondance, pas trop, puis du sel un peu, puis farine encore. Si jamais terre devait être confiée à une femme, que ce soit celle du Mexique à Gabriela Mistral.

Mais les tuteurs firent défaut, le travail fut jugé trop indien, trop intellectuel, trop poète, trop partisan. Ou pas assez. Gabriela quitta le Mexique comme elle l'avait trouvé, saluée par quatre mille enfants chantant ses rondes dans le parc Chapultepec.

Juan connut d'autres traversées, d'autres vomissures et d'autres figures vertes. Il suivait Gabriela, de publications en réécritures, dans l'ombre, avec le sentiment d'être le passager clandestin d'un paquebot trop grand pour lui dont il subissait le moindre soubresaut et essuyait chaque tangage, dans l'impuissance où il était de goûter les rencontres et les fréquentations à leur valeur, incapable de savourer les conversations, sourd aux stratégies des poètes, imperméable à leur mysticisme, éloigné de leurs complicités. Passager clandestin, ballotté de réceptions grandioses en intimité à peine possible, au gré de ce que Gabriela jugeait bon de vivre ou supportable. Il arriva que Juan ne quitte pas le bateau de peur d'avoir à y remonter, préférant continuer à obtenir des accalmies de ses entrailles au lieu de les faire renouer avec la terre ferme pour une escale trop courte.

 Juan ne sut jamais si Gabriela souffrait comme lui de ne pas être longtemps dans le même lieu. Chaque lendemain d'un changement, il le passait à se demander où il était la veille à la même heure. Ce lendemain durait des jours. Il emportait la nourriture du lieu d'avant pour la consommer dans le lieu d'après. Il rêvait de pouvoir un jour manger ce qu'il aurait fait pousser lui-même.

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