Elle ne voulut pas partir à Ovalle. Cela aurait signifié pour elle de suivre encore Jeronimo. Lui s'installe peu à peu. Petronila lui fait acheminer un matelas de laine par le train, avec la guitare et une caisse de vaisselle et de livres. Elle a joint un plumier de bois bourré de crayons à mine et deux petits cahiers dans lesquels les filles ont recopié des poèmes. Jeronimo pleure sur ces cahiers. Celui d'Emelina est plein de chansons. Celui de Lucila n'est pas rempli. L'un des poèmes attire son attention. C'est un poème français.
..."Elle est l'infante, elle a cinq ans, elle dédaigne."
Où Lucila a-t-elle pu lire ce poème ? Le recopier ? L'apprendre ? Sans le comprendre tout, il ne sait pas le français, il en comprend le sens et il lit, au travers, le message d'une fillette qui se sent reine et qui est son enfant.
La vie se passe pour lui comme une accalmie, il parvient assez bien à cesser de boire, il recopie à son tour dans le cahier inauguré par Lucila les vers qu'ils jugent dignes. Il travaille avec assiduité. Le soir, après la classe, il garde l'école ouverte, les vieux viennent l'écouter enseigner un peu d'Histoire. Il a interdit ce cours aux femmes comme si le démon respectait les portes et les écriteaux. Un matin qu'il se lève comme un moine neuf, une femme vient toquer à sa porte. Elle s'appelle Angelines, parle l'espagnol d'Argentine, sa peau est foncée, ses traits sont ceux des premiers arrivants, le nez fin, le visage ovale et mince, le front haut, les yeux grands et presque clairs ; ses mains sont ravagées de rougeurs. Elle vient demander du travail. Le curé lui a dit que le professeur n'avait personne pour le ménage, la cuisine, l'entretien de l'école et que ce n'est pas des tâches pour un intellectuel et qu'il ferait mieux son métier si une femme tenait la maison, qu'il n'aurait pas à la payer s'il acceptait de la nourrir. Elle entre. Elle a vingt ans, elle est immense et forte comme un homme. Elle a travaillé aux champs comme un homme, dans une usine de salpêtre comme un homme, en pantalon, la poitrine écrasée dans des bandelettes. Elle a été chassée de Medrano par sa propre mère parce qu'elle était trop grande avec un caractère difficile et impossible à marier.
Ils se sont mis en ménage. Jeronimo a obtenu que l'on ajoute une pièce d'angle au bâtiment d'école qui donne sur un petit terrain. Angelines a installé un grillage que Jeronimo a négocié après une partie de cartes dont il était sorti vainqueur. Elle a fabriqué un portail avec deux pièces de tôle rectangulaires qu'elle a assemblées et peintes en rouge. Elle a planté des poteaux de bois, elle a fixé des gonds et une serrure qui ne grince pas. Si bien qu'ils ont une sorte de terrasse entre leur maison et la rue, flanquée du mur de l'école d'un côté et d'un grillage neuf de l'autre. Contre le mur, un figuier dont ils n'ont réussi à voir le tronc qu'après l'avoir débarrassé du lierre qui l'étouffait depuis la Conquête au moins. Angelines tourne la poignée avec délice, elle a les yeux qui brillent et un réflexe de sourire chaque fois qu'elle tourne autour du portail rouge pour franchir le seuil et pénétrer dans la cour de maison de l'école d'Ovalle. Elle dit "Je suis chez moi", "Je pars de chez moi", "Je rentre chez moi". Sous le figuier, elle a commencé à bêcher et puis elle a peu à peu étendu la surface utile, des laitues, des haricots, des patatas, des tomates. Quand elle bêche, elle est heureuse. Elle aime travailler dur. Elle donne à son corps ce qu'il réclame, elle en exploite le talent qui est la robustesse. La puissance physique qu'elle développe lui procure le réconfort qu'il faut pour rester en vie. Battue, mal aimée, chassée, exploitée, argentine en terre chilienne, installée avec un homme sans les liens du mariage, elle bâtit, elle transforme, elle plante.
Au bout de quelques années, en 1900, Angelines a eu un enfant. Le curé lui a donné un berceau en osier et deux paires de petits draps coquille d'oeuf. L'enfant s'appelle Juan.
Sa naissance rappelle à Jeronimo qu'il a une famille, qu'il a une épouse légitime, une belle-fille, Emelina, et une fille à lui, Lucila. Il s'échappe de temps en temps pour se rendre à Vicuña où elles vivent. Il apporte à ses trois femmes, furtif, du tissu, des friandises, des livres, des poèmes pour Lucila. Il se montre équitable dans le partage de l'argent qu'il donne aux deux foyers. Il fait une partie du voyage en train s'il parvient à rassembler assez d'argent, mais il lui arrive de faire le trajet à pied par les montagnes où il suit des itinéraires secrets, morcelés, dangereux. Il dit en riant qu'il use plus ses habits dans la saleté des rails et des locomotives que ses souliers sur le sable et le roc. Mais il ne déteste pas le chemin de fer, il dit que c'est spectaculaire, que vus du train, les paysages sont comme des peintures ou des pages de journal. Il n'aime pas passer sur les ponts. Il compose. Il se jure de ne jamais descendre d'un wagon sans avoir composé un poème. Sans guitare, sans papier, sans crayon, il dessine sa chanson. En général, il crée le refrain et se le met en tête, puis il le prend comme appui, bateau ancré, pour inventer un couplet, ballade autour du bateau. Il chante la montagne et ses enfants. Ensuite, il arrive à Vicuña, passe le seuil sans s'annoncer, embrasse Petronila, demande après les filles, attend leur retour, mange à leur table, donne les cadeaux et propose de dire sa chanson. C'est en écoutant une de ces chansons que Petronila apprend la naissance de Juan et l'existence d'Angelines. Les larmes lui sont montées comme du lait. Elle a pensé que le bébé n'aurait pas de père, mais deux mères et deux sœurs, lui servant de tout.
Emelina a été engagée comme gouvernante dans une maison de Monte Grande. Elle a pris Lucila avec elle, de sorte que Lucila est élevée comme une fillette de bonne famille, en même temps que les enfants du maître : des manières polies, aucun droit à la paresse, aucune place pour le désordre des objets et des vêtements, un appétit réglé et contraint, un port d'infante. Emelina et Petronila sont petites de taille, mais Lucila est grande, elle était grande en naissant.
A Ovalle, sous le figuier, Angelines a installé une table et une chaise à laquelle elle a cloué un seul bras, à gauche, parce qu'elle a pensé qu'il fallait laisser un espace pour l'écriture, pour que le coude ne frotte pas, ainsi que la possibilité de quitter la place sans avoir à soulever le fauteuil. Elle a peint le tout avec le reste du pot de rouge qui avait servi pour le portail, un rouge à la fois vif et foncé, heureuse comme une enfant quand elle a constaté que la peinture était encore utilisable après plusieurs années, heureuse que le jardin soit ainsi assorti, heureuse d'offrir à Padre Jero un bureau de poète. La nuit, elle se réveille pour prier que le vent ne souffle pas du sud, pour que le papier ne s'envole pas s'il venait à Jeronimo l'envie d'aller écrire au bureau du dehors. Sinon, il reste dans la salle de classe et risque d'être dérangé.
Quand il regarde Angelines, un petit peu moins d'un mètre quatre-vingts, il voit sa Lucila. Il tremble pour elle car il sait la malédiction tombée sur les femmes qui dépassent en taille la plupart des hommes. Il voit qu'elle pousse géante, des pieds, des mains, de la stature. Elle a le buste long surtout et sa mère doit lui coudre des robes qui simulent des hanches mieux posées pour couper sa silhouette à un endroit plus harmonieux. Mais lorsqu'elle est assise, même à onze ans, elle est à hauteur d'adulte. Elle se tient droite, quoi qu'elle fasse, quoi qu'il se passe, le regard d'un vert de légende et que possède aussi Juan, les nattes brunes tressées dans des cheveux tirés vers l'arrière, auxquelles elle ne touche jamais. Cette enfant a l'air triste des Godoy, elle le pose sur le monde comme un reproche ou une alarme. C'est à elle qu'il aime dire ce qu'il écrit. Il n'y a pas beaucoup de moments pour cela car lorsqu'il vient les voir, à Monte Grande ou à Vicuña, il ne séjourne pas. Il n'y a pas de chambre pour lui. Il lui faut prévoir d'entrer dans la vallée tôt le matin. A l'annonce de sa venue, si c'est avant l'heure de lécole, Lucila va chercher Emelina qui est libérée pour la matinée. Petronila fait dire à sa mère qu'elle n'ira pas coudre de toute la journée. Sa mère interprète le message et renoue avec sa rage. Elle ne ferme pas la boutique et se met au travail seule, mais ces jours-là, elle hurle que Lucila va manquer l'école, elle se pique à toutes les aiguilles, elle rumine le malheur des mères, elle blâme les beaux parleurs, elle assomme les clientes de sa plainte bavarde. Petronila dit que ce sont des jours de vidange.
Jeronimo passe.
C'est en partant, au coucher du soleil, qu'il laisse les présents.
Sa fille ne va pas en classe, elle a obtenu de pouvoir rester auprès de lui.
Petronila prépare un repas en pestant qu'il ne prévient pas. Après le repas, il offre d'aller faire une promenade avec Lucila. Ils sont à peine en route qu'il commence à réciter des vers. La petite n'a rien à entendre d'autre. Ils grimpent par les vignes. Lorqu'ils s'assoient parce qu'ils sont allés aussi haut qu'ils le peuvent, Jeronimo prend un peu de pisco, en donne à Lucila et ne manque jamais de lui dire, comme subitement ivre, que la Cordillère est grande, que c'est de la Cordillère que l'homme doit regarder la Cordillère, que Dieu seul la voit du ciel.
"-Et l'aigle, Padre Jero ?
-L'aigle voit, mais ne dit pas.
-Dieu non plus, ne dit pas.
-Blasphème!"
Est-il fâché ? Est-il fier ? Il reprend du pisco, lui tend la flasque, elle fait signe qu'elle n'en veut pas. Ce soir-là, ils sont redescendus plus en avance et Lucila a tout fait pour qu'il quitte vite Vicuña. Elle était assez âgée pour craindre pour son père et préférer le savoir le moins longtemps possible dehors la nuit sur la route.
Le temps du trajet vers OValle, vers Angelines et Jun leurfils, Jeronimo le vit dans l'apaisement, comme une convalescence. Dans sa tête où l'orage de la poésie s'est gonflé pour exploser à Vicuña, il y a un répit. Il compose encore car il ne peut s'empêcher d'écrire en pensée, mais c'est le récit de sa vie qui lui vient. Angelines l'accueille toujours aimablement. Il dit qu'il n'a pas sommeil mis qu'il a faim. Cela la ravit, elle le sert à table comme s'il rentrait du travail, s'assoie en face de lui et donne des nouvelles de Juan et du village. Elle sait qu'il va aller écrire. Il écrit sur les pages d'un bloc pour le courrier qu'il détache et qu'il date et numérote.
La page du 25 février 1902 révèle le secret de la naissance de Jeronimo. Il raconte qu'une nuit, sa mère prise d'une fièvre qu'elle croyait mortelle, lui a avoué qu'il était le fils d'un indien qu'elle avait aimé, juste avant le retour de son mari appelé pour garder la zone d'Antofagasta des attaques boliviennes en 1868. Jeronimo avait onze ans, l'âge de Lucila ; il avait cru perdre la même nuit un père et une mère. A l'aube, la mère laissée pour morte avait le visage apaisé. Puis, dans un soubresaut, elle sortit de sa fièvre, livide, douloureuse, silencieuse à jamais. Jeronimo n'en sut pas plus. Il crut avoir rêvé ou inventé cette histoire, il n'osa pas en parler avec elle. Il la vit plus tard chasser son mari de la maison familiale en l'accusant de la tromper avec les servantes qui défilaient. Elle garda une allure nette, froide, vertueuse tout le temps que Jeronimo la connut. Lui-même écrivait dans son journal qu'il ne pouvait pas savoir de qui il était le fils. La probabilité que cette catholique, descendante de grands d'Espagne, épouse d'un homme qui pouvait espérer devenir ministre, arrogante, égoïste, prude, ait pu "aimer un indien" était très faible. Mais il ne lui était pas donné d'effacer ces trois mots d'aveu. Même noyés dans la transe ou le délire de la fièvre, ils lui avaient été dits dans un moment où ce ne peut être que de la vérité qui s'expulse.
Il mit longtemps à trouver un endroit où conserver le paquet de feuilles.
Angelines comprit qu'il cherchait une cache. Elle savait qu'il ne se méfiait pas d'elle, elle ne savait pas lire, il avait essayé de lui apprendre, elle s'était découragée. Elle voyait son manège : la liasse était dans le tiroir du bureau du dehors. Il la sortait tout entière chaque fois qu'il écrivait et il écrivait tous les jours. Il classait et reclassait les feuillets.
Elle lui fabriqua un coffret en récupérant des restes de planches et de baguettes que le menuisier n'avait pas utilisées lorsqu'il avait installé le nouveau tabernacle. Il s'ouvrait comme une valise. Il avait la taille de deux feuilles du bloc mises côte à côte, le fond et le couvercle d'égale profondeur chacun, une séparation transversale pour que les feuilles ne se mélangent pas. Pour la serrure et les charnières, elle les avait commandées au menuisier car elle les voulait à la taille du coffret. Les draps coquille d'œuf donnés à la naissance de Juan par le curé servirent à tapisser l'intérieur. Angelines ne les avait jamais utilisés ca elle les jugeait trop luxueux et trop sacrés. Elle les avait cependant taillés et percés avec bonheur, s'émerveillant elle-même qu'on ne voie pas les clous. La fabrication en cachette dura bien trois mois et la mit dans un état de grande gaieté. Elle se levait avec une bonne humeur profonde, elle préparait Juan, le nourrissait, l'assistait dans ses premiers pas, l'endormait dans un lit à roulettes qu'elle poussait autour de la table dans la cuisine avec une patience sans fin. Dès que Jeronimo quittait la maison, elle sortait le chantier de dessous leur lit et se mettait à l'ouvrage. Elle avait ajusté, cousu, poncé, verni, vissé dans l'euphorie, si sûre du plaisir qu'elle allait procurer.
Elle choisit le jour de Pâques. Ils ne pouvaient pas fréquenter l'église, mais le curé ne rechignait pas à leur rendre visite, il avait baptisé Juan à sa naissance, en privé. Le matin de Pâques 1902, Jeronimo et Angelines, au signal des cloches, dirent un Pater Noster, agenouillés au pied de leur lit. Elle mit à cuire une épaule d'agneau et des haricots. Ils burent une bouteille de vin d'Elqui qu'elle avait citronné et fait tiédir. Elle riait. Elle alla, sur la pointe des pieds, retirer l'objet de dessous le lit, pour la dernière fois. Elle le tendit à Jeronimo et il comprit de quoi il s'agissait, exactement, exactement de la manière qu'elle avait imaginée, le regard éperdu de reconnaissance, de surprise et le sourire et les paroles et les claquements de doigts et la petite danse et les sautillements et les cris de joie. Il pensa qu'Angelines rachetait toutes les femmes. Le bruit réveilla Juan de la sieste, ils le mirent debout sur la table et il tapa des mains en riant avec eux.
Jeronimo se sent jeune, il est jeune comme l'Amérique, il ne craint rien, il a le cœur content, quoi qu'il arrive. Il lui prend parfois l'envie de courir et il part courir en cachette, il part sur les hauteurs et va s'y essouffler. Dans sa course, il a d'abord mal et puis les mollets se desserrent, ils répondent, les genoux s'huilent de l'intérieur. Ou bien, il va nager dans le fleuve, ce que personne ne fait. Il nage de nuit, dans l'eau noire. Il guette sa peur, elle ne vient pas, elle n'est jamais venue. Il a quitté sa première famille, celle de ses propres parents, il a échappé à sa mère la tyrannique, la victime triomphante et vindicative, il a lentement abandonné Peta, il laissera Angelines. Il prend la parole pour rêver tout haut sa terre. Il est comme le vent et il se dit qu'il y a du vent dans sa tête, comme dans la tête d'un enfant ou dans celle d'un être débile, il ressent le courant de l'air qui traverse ses pensées. Il se demande s'il est fou. Il se demande s'il est vide. Il se répond qu'il est léger. Il dit au monde qu'il est joyeux.