Juan, Marseille, 1921, 2

[Reprenons]Juan, pour prendre ses fonctions, se rendait au consulat. Il était sous les ordres d'un chef de bureau qui connaissait Punta Arenas et avait lui-même œuvré à la chilénisation. Il en gardait un souvenir pénible et considérait que sa nomination à Marseille était une récompense, sacrément méritée. Il donna à Juan une liste de lieux où il pourrait se détendre et rencontrer des compatriotes. Il lui fit comprendre qu'il ne croulerait pas sous le travail et lui conseilla d'aller faire un tour.

[Reprenons]
Juan, pour prendre ses fonctions, se rendait au consulat. Il était sous les ordres d'un chef de bureau qui connaissait Punta Arenas et avait lui-même œuvré à la chilénisation. Il en gardait un souvenir pénible et considérait que sa nomination à Marseille était une récompense, sacrément méritée. Il donna à Juan une liste de lieux où il pourrait se détendre et rencontrer des compatriotes. Il lui fit comprendre qu'il ne croulerait pas sous le travail et lui conseilla d'aller faire un tour.

-Apprivoisez Marseille! Apprivoisez Marseille! Voyez le Vieux-Port! Profitez un peu! Vous aurez tout le temps de vous y mettre. Profitez de la lumière, profitez! Vous n'êtes pas beau à voir.

Juan était patraque. Il suivit ses conseils. Il resta longtemps assis dans un café, à regarder le port. Il avait commandé de la camomille à trois reprises et s'était rendu aux toilettes pour vomir. Il apurait ses viscères. Le ciel était haut, l'estomac se calmait, le teint restait vert, les mains d'un blanc de cadavre, mais en portant la tisane à ses lèvres, Juan contrôlait peu à peu ses tremblements. En voyant le bateau de Gabriela Mistral s'éloigner, il s'était trouvé très inquiet et aussi très content. Elle partait rencontrer les peuples et les prêtres, convaincre, réconforter, honorer de son passage dispensaires, couvents et internats. Elle était sans caprice et acceptait de rendre visite à la plus petite école, tenant à choyer les enfants de paysans meurtris, orphelins de guerre ou nés de l'absence des hommes partis au front. Juan lui-même se sentait en permission.

Il se résolut à quitter le café et à marcher sur le trottoir, côté terre, le regard consciencieusement posé sur les façades. Le premier nom sur la liste était celui d'un cabaret qui s'appelait Le Goûter Gourmand. Le chef de bureau lui avait vanté la discrétion et le confort du lieu, lui promettant un bel après-midi. Juan avait encore mal au cœur. Il lui fallait s'asseoir et boire des tisanes. Il passa un porche. Le Goûter Gourmand était une cave. On y accédait en traversant une méchante pelouse et en descendant un escalier de béton recouvert de peinture mauve. Juan se trouva dans une pièce toute en longueur, au milieu de deux rangées de tables basses bordées de banquettes et de tabourets qui donnaient sur une scène. Il s'en approcha, demanda qu'on lui apporte un tilleul. Il vit qu'au moins cinq tables étaient déjà occupées par des femmes et des hommes qui lui semblèrent jeunes et riches et qui parlaient l'espagnol du Chili. Il eut froid. Le tilleul était servi dans une théière. La tasse était brûlante pour avoir été trempée dans l'eau chaude avant le service. Il l'entoura de ses mains. Le garçon apporta le sucrier et un gâteau dont Juan apprit plus tard que c'était un chausson aux pommes, posé sur une dentelle de papier blanc, avec une fourchette et un couteau à dessert.

Juan était guéri. Il s'en rendit compte en se rendant compte que le gâteau lui avait fait envie. Il y avait belle lurette que sa salive n'avait pas été le signe de son appétit. Il s'ébroua. Dans le même temps, comme empêché d'être simplement content, par l'habitude qu'il avait de sa nature mélancolique, il se persuada qu'il allait devoir affronter les tracas de son esprit, ceux de son ventre ayant disparu : une période de dépression ne manquerait pas de clore le cycle de son mal de mer. Il se surprit à faire tourner sa cuillère dans la tasse si bruyamment que les clients s'étaient penchés vers lui avec irritation. Il s'excusa d'un geste de la main, posa la cuillère, but la tisane en silence, sans se brûler. Ce tilleul était autrement meilleur que la camomille au café du port. Juan se réjouissait à l'idée de pouvoir manger sa pâtisserie sans être obligé de mordre dedans lorsque le piano, à moitié caché par le rideau, se fit entendre. Il leva les yeux sur la scène. Un caniche y déambulait. Il fit quelques galipettes, passa au travers d'un cerceau, monta sur le piano, lécha la joue du pianiste, lança une balle rouge trois fois en l'air avec sa truffe, l'y tint en équilibre une bonne dizaine de secondes, salua à reculons puis s'envola dans les bras du marionnettiste. Juan applaudit joyeusement. Il y eut quelques tours de cartes, des devinettes amusantes posées au public, un homme en caleçon qui faisait du vélo à une roue. Enfin, le noir se fit, surprenant Juan qui essayait de se débarrasser d'une miette sucrée collée à son veston. La jeune fille entra en scène.

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