Juan, Marseille, 1921, 3

La salle s'était remplie. Les applaudissements éclatèrent. Juan la crut chinoise. Elle avait la tête prise dans une coquille blanche qui se continuait en carapace, lui recouvrant le dos. Le corps était moulé dans un collant opaque, blanc lui aussi. Elle dansa, le regard d'abord rivé sur le piano, puis posé avec application  sur chaque spectateur, tout à tour, équitable, régulier. Juan attendit que ce soit à lui. Quand ce fut à lui, la danseuse, presqu'instantanément, baissa les yeux et manqua une mesure, ce qui l'obligea à faire un tour sur elle-même pour retrouver son équilibre. Plus tard, dos au public, elle se débarrassa de la carapace qui tomba au sol comme une coquille ouverte. Tout le monde put voir les jolies fesses de la Chinoise, il y eut de nouveaux applaudissements. A la fin, elle se retourna pour figurer la naissance de Vénus. Retirant le bonnet moulant, elle fit se déployer une chevelure ambrée qui lui allait jusqu'à la ceinture. Elle garda la pose un bon moment, assez long pour que Juan le trouve long. Les gens étaient très enthousiastes, certains sifflaient, d'autres frappaient des mains, debout, s'approchant de l'estrade. Le rideau tomba. Juan fut tout seul. Elle lui avait plu. A qui ne plaisait-elle pas ? Mais elle l'avait regardé et elle en avait été troublée au point de perdre son équilibre, alors que le numéro était visiblement rôdé. Il se disait qu'une danseuse de ce talent, ça ne se laisse pas démonter pour si peu, ça fait fi du client, ça ne fait que son métier. A moins que ce ne soit une prostituée qui fait le coup à un gogo par après-midi. Le chef de bureau lui avait bien promis un bon moment… Et elle toucherait de l'argent là-dessus, à feinter un trouble exceptionnel. Juan tentait de ressaisir l'instant où leurs yeux s'étaient rencontrés pendant qu'un violoniste rejoignait le pianiste pour meubler. Les tables étaient bavardes, émoustillées. Ensuite, vraisemblablement, il y eut du jazz, un disque, peut-être. Juan se concentrait sur le fond de la tasse. Le visage de la Chinoise y apparaissait. Juan se dit qu'il était tombé amoureux. Il avait envisagé de tomber amoureux, presque chaque jour de sa vie. Il pensait qu'il deviendrait comme Monsieur Cabral devant Gabriela, muet et bavard, bizarre et séduit. Il pensa qu'il lui fallait agir et justement, ne pas faire comme Carlos Cabral, être plus habile. La Chinoise serait à lui. Elle avait perdu l'équilibre rien qu'en le regardant. C'était une preuve de réciprocité. Ils venaient de vivre un coup de foudre, elle le savait, lui le savait, elle l'attendait dans sa loge, affairée qu'elle était à se rhabiller, à se demander s'il valait mieux qu'elle enlève le maquillage, à boire de l'eau pour rafraichir sa bouche pleine de la danse coquine qu'elle venait de donner, ou peut-être en train de se doucher, pour être vierge de tout en attendant qu'il demande à la voir, des roses à la main, s'agenouille et lui promette le mariage. Même en cas d'arnaque, elle était troublée. Elle était toutes les femmes. Elle était la seule, la première, sa femme. C'était normal et obligatoire. Juan était convaincu qu'il n'y a qu'une façon de rencontrer un amour, subite, douce et dure, terrible et évidente, une manière de lévitation, un changement des sens, une autre organisation de soi. On arrive, confus et déterminé, dans les rails d'un train que tout le monde a pris, mais on est unique, plus loin que la solitude, avec une conscience à la fois exacerbée et anéantie. Tout ce que Juan savait de l'existence, c'était la Chinoise.

Il fut dans sa loge sans avoir eu à apprendre comment on fait pour être dans la loge d'une telle artiste. Il fut face à elle. Il sut qu'elle n'était pas chinoise, qu'elle était chilienne, les yeux bridés et le teint orange, l'air d'une indienne transcontinentale, avec ce corps béni, rond, souple, articulé ailleurs que la normale, attraction à la fois exotique et familière, calibrée pour une diaspora administrative. Elle lui fut comme les jours qui allongent, le bleu du ciel qui éclaire tout à coup un vieil habit d'hiver le faisant paraître poussiéreux et hors de mode, venue à point, porteuse de promesses délicieuses et piquantes, signe que le temps passe et signe que le temps est venu. C'était la guérison, l'arrêt de l'alitement, quand on peut se lever, se lever et marcher, se lever et revivre au rythme des mortels. Le réveil de Juan avait sonné, clairon strident, voluptueux. Les cheveux ambrés étaient une perruque, elle s'en excusa. Elle en fut excusée. Ses cheveux, les vrais, noirs, courts et laqués lui faisaient comme un casque de divinité égyptienne ou andine.

Ils quittèrent Le Goûter Gourmand ensemble, Juan serrant dans sa main gauche la main de Marina et tenant dans sa main droite la valise dans laquelle elle avait ramassé ses affaires, cocaïne comprise. Il lui demanda de l'attendre sur un banc dans le jardin, le temps qu'il règle l'affaire avec le patron du cabaret. A son retour, au bas des marches qu'il lui fallait remonter pour quitter la cave, il crut qu'elle ne serait pas là. Pas parce qu'elle serait partie mais parce qu'elle n'existait pas. Alors, quand il la vit, quand il croisa son regard parce qu'elle l'avait posé à l'endroit exact où il tomberait sur le sien au sortir de l'escalier, il sut que tout allait bien et qu'il n'était ni endormi ni mort.

Ils se rendirent à l'hôtel.

-Ma femme vient de me rejoindre. Je l'inscrirai dans la soirée, dit-il à la réception.

La chambre était ensoleillée, on voyait chaque grain de poussière. Juan ferma le verrou. C'était un amour de belle trempe, mettant le monde à la porte.  Ils le burent en se taisant beaucoup. L'air pouvait s'épaissir, ils n'y prenaient pas garde. Tantôt ils se momifiaient, tantôt ils s'engluaient, tantôt ils s'envolaient, vers de terre, albatros, vers de terre. Ils mirent presque une semaine à faire la différence entre le jour et la nuit. Juan et Marina prirent leur bon temps. Juan s'émerveillait d'être un peu insouciant et s'accusait parfois d'être un peu profiteur. Promenades en calèche, déjeuners au soleil des calanques, balades dans les parcs, repas de fruits pris dans la chambre.

-Ma parole, je me conduis comme un ambassadeur, disait-il en riant.

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