Juan, Marseille, 1923, 1

Marina accepta de faire quelques promenades, pour sortir de la chambre. Elle allait jusqu'à la mer et remontait. Elle serait accueillie dans un dispensaire au moment de l'accouchement. Elle ne supportait plus aucune odeur. Seule la poudre l'aurait apaisée. Juan tenait bon sur ce point. Vinrent les jours où l'attente de la naissance était une réalité.

-Maintenant, ça peut être n'importe quand. Demain? Ce serait bien, demain, je serais à tes côtés.

-Ce ne sera pas demain. Je pense que tu ne seras pas là, quand ce sera le moment.

Le 3 avril, Juan était à la porte de la chambre lorsqu'il entendit des cris de bébé. Il trouva en effet un bébé qui hurlait sur le lit, au milieu de quelques traces de sang et à côté d'une paire de ciseaux qui brillait. Marina n'était pas là. Le cordon était rompu et noué. Juan chercha Marina. La baignoire était propre, rincée, le lavabo aussi. Juan enveloppa l'enfant dans les langes qui étaient tout prêts et alla l'apporter à Gabriela. Il dit vite la disparition de Marina. Gabriela prit le bébé comme elle savait le faire. Elle savait faire avec les enfants, même les nourrissons. Elle le prit comme il faut.

-Laisse-le-moi. Va la chercher. Prends une voiture.

Il fit toutes les rues autour de l'hôtel, les rues entre le consulat et l'hôtel, il alla au dispensaire, demanda à n'importe qui si l'on avait vu une jeune femme marcher ou demander de l'aide. Quelqu'un lui dit d'aller voir à la Charité. Il raconta son histoire et on le conduisit dans une chambre froide. Il vit deux cadavres allongés sur des tréteaux, le premier était celui d'une femme qui lui parut énorme et tout aplati et le deuxième celui de Marina sa femme.

-Que s'est-il passé?

-Elle est arrivée à bout de forces. Mais le bébé va bien. C'est un garçon.

-Je sais qu'il va bien, il va bien, quelqu'un s'occupe de lui.

-Evidemment que quelqu'un s'occupe de lui.

La femme de la morgue demanda à Juan de la suivre pour signer des papiers. L'enterrement fut programmé pour le surlendemain. Le corps de Marina serait pris à la morgue par le service des pompes funèbres du Consulat. La femme lui serra la main et lui présenta ses condoléances.

-Vous vous trouvez seul avec un enfant, c'est bien triste... Vous allez le voir ?

-J'y vais.

Il s'éloigna du pavillon et trouva la sortie en revenant sur les pas qu'il avait faits quelques heures auparavant. Gabriela lui dit de ne pas s'inquiéter pour le petit. Il était en bonne santé. Il le berça lentement et le reposa dans le couffin d'osier qu'elle avait installé dans sa propre chambre.

-Je pars bientôt, lui dit-elle. Je vais à Barcelone. L'enfant y sera baptisé.

-Marina sera enterrée après-demain.

-Juan Miguel Godoy ? Qu'en penses-tu ?

-C'est bien. Juan-Miguel, c'est bien.

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