Achille, Hendaye, 1945

Plus tard, Achille est accroupi dans le bas du buffet de la salle à manger de ses parents à Hendaye. Il a lentement sorti les piles d'assiettes, les grands plats et les soupières, les a posés sur la table et a pris leur place. Il retient le crochet intérieur pour que la porte reste fermée. Il a des soubresauts, quelques sanglots, une plainte de chien. Anna le sait, Anna l'entend. Elle se tient devant le buffet, s'essuyant les mains à son tablier. Elle regarde son visage dans la vitrine du haut, inspecte les verres et les deux bouteilles d'apéritif, pour patienter. Elle attend que son enfant retrouve du calme. Le calme ne revient pas toujours. Alors il faut aller chercher Achille, forcer la porte à s'ouvrir, parvenir à ne pas le faire brusquement. Il faut ensuite poser une main sur la clavicule, maintenir la tête rentrée, obtenir que le squelette pivote sur son séant de façon à pouvoir passer un bras sous les genoux pliés, saisir l'autre clavicule et emporter le corps qui ressemble à des branchages enchevêtrés. C'est pour elle le moment le moins pénible, quand elle le porte. Elle le fait en silence. Dès qu'il est extirpé du buffet, Achille cesse de geindre. Ensuite, il faut aller le déposer au creux des couvertures et des oreillers qui remplissent le fauteuil auquel son père a eu l'idée de fixer deux grandes planches arrondies. Il a dit : "Voilà, je t'ai fait un rocking-chair, ça fait anglais." Quand le mauvais moment est passé, Achille se laisse changer, langer, nourrir. Anna le berce. Ensuite, elle l'interroge du regard pour savoir s'il veut qu'on parle de Jean Baptiste. Il dit toujours qu'il veut bien. Elle apporte la boîte en métal et en sort le morceau de papier où Jean Baptiste a écrit quelques mots avant de mourir dans une prison allemande à Langenfeld, du croup. Elle le déplie, elle le tend à Achille. Il le regarde. Achille parvient à y voir le curé maudit qui assiste les mourants et dicte sa circulaire d'apaisement pour les familles. Il ne croit pas que ce mot est de Jean Baptiste. Jean Baptiste n'a pas à demander pardon pour ses péchés au moment de mourir. Comment Jean Baptiste aurait-il pu être conduit à écrire de telles bondieuseries ineptes ? Achille ne crut jamais que ce mot était de Jean Baptiste, le guerrier, le malin, l'imbattable que tout faisait rire. Il n'en dit rien parce qu'il vit que ses parents étaient, en effet, apaisés par ce mot passe-partout et malingre.

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Plus tard, les parents s'endettèrent pour faire construire un caveau de riches. Lorsqu'il eut assez de force pour voir le monument, Achille se dit qu'il y avait une belle place pour lui à côté de Jean Baptiste, qu'il y tiendrait même debout. Pendant un long temps, la seule chose qu'il réussit à faire fut de marcher sur la plage, sans s'éloigner des Deux Jumeaux. Il grattait des trous de rochers, à la recherche d'un poulpe ou de coquillages.

Il fut repris à la librairie où il avait été apprenti avant la guerre et se mit à vivre comme tout le monde, la haine lobotomisée, le regard vidé, l'âme appliquée et triste. Parfois, il se trompait dans l'ordre alphabétique, parfois il se trompait de chemin, parfois il mettait le couvert pour quatre, parfois, il allait à la sortie de l'école, immobile pendant des heures. On le retrouvait, placide, souriant, disant que ce n'est rien, qu'il va bien, qu'il sait quel jour on est et comment il s'appelle.

C'était un géant éteint, un ogre à la gencive blessée. Qui te dira à l'oreille, en bourdon, ce que tu es et qu'il faut vivre? Le murmure de ceux que tu aimes est silencieux à présent.

La mère est partie ailleurs, réfugiée dans les toilettes où pleurer et le père travaille encore et encore, le dimanche surtout pour ne pas avoir à aller à la messe entendre le nom de son fils dans la liste. Achille est dégénéré, sec et froid comme une tombe, il fait semblant en tout lieu d'être au monde mais c'est faux.

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Achille mit des années à sortir de sa nuit.

Plus tard, employé dans une librairie, il épluchait les journaux, curieux des nazis qui fuyaient vers l'Amérique du sud ou occupaient des postes en or aux États-Unis. Une petite femme âgée qui avait été leur voisine à Hendaye avait proposé à ses parents de le loger. Il y avait très longtemps, un jour que Jean Baptiste descendait une poubelle trop lourde pour lui, il l'avait laissée tomber sur le trottoir et cette femme, Madame Dastignaque, au lieu d'alerter le quartier, avait aidé l'enfant à balayer les ordures en lui tenant des propos de réconfort. Achille avait assisté à la scène de sa chambre où il était immobilisé par la coqueluche. Il se rappelait aussi que le surnom de Madame Dastignaque était la mère caca car on disait qu'elle prenait les crottins laissés par les moutons qui passaient par la rue pour fumer son jardin. C'était des souvenirs de cette sorte qui fabriquaient la nuit d'Achille, les restes de Jean Baptiste. Quelques scènes dans lesquelles il se hissait pour figurer charnellement dans le temps des fantômes, attrapant l'escabeau pour que son frère n'en tombe pas, prenant garde à ne pas mettre de sable sur la serviette parce que son frère avait horreur du sable dans la serviette. Réveillé par le bruit des grains de sable dans le tissu éponge, il était échoué sur la plage, la bouche ouverte, sans notion de l'heure, du jour, du lieu et de son nom.

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A la fin de l'année 1945, il lut que le vrai nom de la poétesse chilienne à qui était décerné le prix Nobel de littérature était Godoy y Alcayaga. Il regarda du côté du Chili. Sa mère lui avait dit qu'il était né à Marseille, d'une femme chilienne, elle ne savait rien d'autre, que c'était bien tombé parce qu'elle venait de perdre un bébé. Un temps, dans les brumes d'Achille, des noms et des frontières croisèrent le fantôme de Jean Baptiste, il s'endormit en étant le fils abandonné par Gabriela Mistral et qu'elle cherchait sans doute. Il lut ses poèmes. Il en aimait les chutes mortelles. Mais il était blessé qu'elle soit bigote, il détestait qu'elle n'ait que Dieu à la plume, qu'elle soit du côté du curé, celui qui avait béni la guerre et le croup et avait fait de Jean Baptiste un pauvre pécheur au moment de l'accompagner vers la mort. Il guetta les actualités au cinéma mais ils n'étaient pas nombreux ceux qui se souciaient de Gabriela Mistral.

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