Juan, Marseille, 1923, 2

Juan s'habilla de noir. Il avait acheté trois pieds de pivoines. Il coinça une fleur dans le harnais du cheval et monta à coté du cocher. Il avait lui-même sanglé le cercueil de façon à ce qu'il ne bouge pas. Il congédia le corbillard et remplit lui-même le trou. Il planta les pivoines. Certaines fleurs étaient ouvertes, d'autres encore en boules. Il y en avait une grande, une petite, une moyenne, la petite au milieu des deux autres. Il rangea la pelle dans l'enclos des poubelles, se lava les mains, versa encore deux arrosoirs qu'il remit en place. Il retourna à la tombe.

-Le papa, la maman, l'enfant.

Les mots se mirent à tourner dans sa tête comme des mouches. Il souriait, il regardait le ciel, il recherchait la mer puis revenait à la terre et chantonnait le papa, la maman, l'enfant, sur l'air d'une mélodie qui lui revint à force de répétition, une comptine que sa mère lui avait apprise. Il pleura, lécha ses larmes, aspira sa morve, se mit au défi de ne pas s'essuyer le visage et de compter le temps qu'il tiendrait en chantonnant. La chanson s'augmenta d'autres mots. Vous vous trouvez seul avec cet enfant, c'est bien triste, bien triste, retourner à l'hôpital, à bout de forces, mais elle a parlé, elle n'est pas arrivée morte, le papa, la maman, l'enfant. Juan pivotait sur le pied droit et faisait tourner son corps vers la droite. Au début de la danse, il avait fait alterner ses pieds et le sens de rotation. Il finit par ne tourner que sur un pied et dans un seul sens. Il finit par ne plus savoir ce qu'il faisait. De midi à quatre heures, il tourna. Le papa, la maman, l'enfant, et rien du tout, que Juan, tout seul, revenir à l'hôpital, qui l'a trouvée? A qui a-t-elle parlé ? Comme elle était belle, l'unique, la Chinoise de Botticelli, la fausse, la douce, la souple, l'incroyable peau dorée, le corps, le nez gercé, sa vie de folle passée en lévitation, la baignoire, le cabaret, ma femme, à peine une autre personne, a laissé l'enfant et est partie, a lavé la pièce, coupé le cordon puis est partie, allée à l'hôpital, le papa, la maman partie et l'enfant laissé, le papa à côté de la tombe, à bout de force, à bout de ses forces. A quatre heures, Juan l'Indien cessa de tourner et repartit pour l'hôpital, à la recherche de plus de vérité sur le décès de Marina.

Il marchait lentement pour faire revenir l'ordre dans la bataille de mots et de pensées qui occupait sa tête. Il voulait savoir les circonstances exactes, retrouver des témoins qui avaient vu et entendu. Si Marina avait quitté l'hôtel après l'accouchement, c'est qu'elle n'était pas à l'agonie. Pourquoi n'ai-je pas posé ces questions à la femme de la morgue ? On n'a parlé que de l'enfant et que de moi. Dans les derniers temps, il n'y avait plus de drogue, tout était apaisé, rangé comme j'aime, on allait au Chili, à Santiago. Pas de médecin, elle n'en voulait pas, elle allait bien, elle était bien. Et Juan l'avait vue, morte. Quel bout d'histoire manquait ? Je n'aurais pas dû signer les papiers. Papiers signés, affaire réglée. A présent, pour réclamer la vérité, il faudra de la bagarre. Avec quelles forces ? Marina est morte et enterrée, je ne peux plus rien. Ils l'ont prise pour une pauvresse et ils ne l'ont pas soignée.

Juan était à la grille. Au bout de l'allée, le petit pavillon de réception lui parut désinvolte. Il constata qu'il n'était pas calmé, il s'assit sur le muret d'enceinte de l'hôpital. Le bas de son pantalon était froissé, maculé de terre et de traces d'herbe, ses chaussures boueuses, ses mains aussi étaient sales, de la terre sous les ongles. Il les porta à son visage pour pleurer de ses gros sanglots d'homme, à suffoquer. Marina était morte, il l'avait embrassée, tenue sur la table de la morgue, elle était froide et blême, d'une couleur de papier, enterrée tout à l'heure. Rien à savoir de plus.

Il rentra rue d'Arcole. Il se tapit au fond de la baignoire, dans une flaque d'eau froide. Entortillé dans un drap de bain, brusquement relevé, il pensa à son fils sur le bateau, se demanda si les bébés étaient sujets au mal de mer. Il y a de quoi le tuer lui aussi! Juan sortit de la flaque, se remit à tourner sur lui-même comme il l'avait fait au cimetière, bateau, berceau, tombeau, il cherchait physiquement à se mettre dans la folie, louchant, grognant, à  faire se détacher sa tête de son corps. Il finit par tomber et dormir. Juan dormit six semaines. Le chef de bureau s'occupa de lui personnellement. Il l'aida à  s'alimenter, à se lever doucement, à refaire quelques pas.

-Je vous couvre, lui répétait-il.

Juan mit longtemps à comprendre le sens de ces paroles. Il les comprit un matin que s'étant levé et rasé tout seul, il regardait sa montre avec impatience parce que l'autre n'arrivait pas.

-Je crois que je suis guéri. Merci de m'avoir couvert.

Il reprit son travail, les papiers, les papiers, les papiers en règle qui règlent la vie, des comptes, des arrêtés, des articles de loi, des applications. Il reprit content de n'avoir plus que des bourdonnements, des étourdissements et un léger malaise quotidien à la tombée de la nuit. Lorsqu'il se réveilla tout à fait, il comprit de mieux en mieux pourquoi on se taisait lorsqu'il pénétrait dans un bureau et perçut que les murs des couloirs du consulat avaient cessé de tanguer. Il se réveillait de son drame, la perte de Marina ne le rendait plus fou, il n'était plus que triste. Il retourna au cimetière une fois par jour, pour s'entretenir pensait-il, par fidélité à sa peine. Trois années s'écoulèrent pendant les quelles Juan ignora les saisons, les jours de fête et le climat. Les heures étaient lentes mais au moins pouvait-il prendre des repères à la pendule, accroché à une habitude qui lui servait de rail ou de balancier.

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