Achille, Hendaye, 1948

-Rendez-vous à l'Embata, lui avait dit Manolo, le fils de l'épicier qui s'était enrichi après la guerre parce qu'il avait fait crédit à toutes les familles qui avaient perdu un enfant. Il fermait sa boutique l'après-midi, ils auraient du temps pour discuter. Achille descendit la baie de Chingoudy pour se rendre à la plage, du côté du port. Il attendit en buvant de la limonade et fut rassuré de voir Manolo arriver.

-Rendez-vous à l'Embata, lui avait dit Manolo, le fils de l'épicier qui s'était enrichi après la guerre parce qu'il avait fait crédit à toutes les familles qui avaient perdu un enfant. Il fermait sa boutique l'après-midi, ils auraient du temps pour discuter. Achille descendit la baie de Chingoudy pour se rendre à la plage, du côté du port. Il attendit en buvant de la limonade et fut rassuré de voir Manolo arriver.

-Nous devons parler affaires.

-Moi, tu sais, les affaires... Ce n'est pas mon fort.

-Je sais, mais ne te fais pas plus bête que tu n'es. Mon père connaissait ton père et je sais que tu n'es pas un imbécile.

-Merci, merci.

-J'ai voulu te voir ici pour qu'on discute tranquillement.

-Oui, là, on est bien tranquilles. Qu'est-ce que tu veux ?

-Voilà. Il y un local à vendre, sous les arcades, à Hendaye-plage.

-Tu veux laisser l'épicerie ?

-Oui et non. Je veux m'agrandir. Si je vends là-haut, je peux acheter en bas. Il y a de plus en plus de touristes. La plage est belle et pas dangereuse, c'est la seule de la côte qui n'est pas dangereuse.

-Mais le risque, c'est de n'avoir que les touristes. Et l'hiver ? Moi, je garderais ce que j'ai.

-Pas les moyens.

-C'est une erreur. Qu'est-ce que tu vas faire quand ce ne sera pas la saison ?

-Je ferai toujours épicerie. Les Hendayais de la plage, ils vont toujours à l'épicerie, même en hiver.

Manolo avait son plan pour tenir l'hiver. Il voulait faire épicerie, journaux, papèterie, librairie, avec deux ou trois fauteuils et une table basse, dans l'arrière-boutique qui avait une cour intérieur avec un bananier. On pourrait offrir le café.

-Et tu veux m'embaucher pour la libraire ?

-Oui, voilà, c'est ça. Mais tu m'aiderais aussi à l'épicerie. Ce sera une affaire plus importante que là-haut. Et l'épicerie, c'est du travail.

-Je ne comptais pas rester à Hendaye.

-Je sais. Moi, je te propose ça parce que tu t'y connais en livres et parce que tu es un bon gars, tu serais un employé de confiance. Je sais aussi que tu n'es pas manchot, que tu es honnête et pas fainéant.

-Merci, merci.

 Achille contribua ainsi à la fortune de Manolo. En un peu plus de dix ans, l'épicerie bazar rapporta beaucoup d'argent en été. L'hiver, le coin librairie était devenu un lieu de rendez-vous d'anti-franquistes qui pouvaient déguster du café et les meilleurs œufs durs qu'on n'ait jamais servis. Achille habitait avec sa mère. Il faisait le jardin, cirait l'escalier, réparait les objets. Manolo passait à la maison déposer son salaire chaque premier dimanche du mois. Au début, Achille s'était fait fort de lire tous les livres qu'il vendait. Il aimait particulièrement le théâtre. Certaines soirées, en secret, il restait au magasin à faire des lectures à haute voix, il jouait les personnages, se levant, s'asseyant, passant d'un fauteuil à l'autre. Il aurait pu parler de ces moments à une seule personne, une fille de sa classe devenue institutrice qui fréquentait la librairie et venait dans l'arrière boutique quand elle était vide. Ses parents étaient morts de faim pendant la guerre, sans que personne n'ait pu dire pourquoi ni comment. On les avait retrouvés dans leur propre cave où ils s'étaient emmurés avec des vivres. Ils avaient pris soin auparavant d'envoyer leur fille à Pau chez des cousins. Depuis l'enfance, Achille ne l'avait jamais vue autrement qu'avec des nattes. Ils étaient devenus amis puis tombèrent amoureux. Elle le sut le samedi après-midi où elle se déclara à Achille parce qu'il la prit dans ses bras et la serra contre lui de toutes ses forces. Ils restèrent ainsi un bon moment puis Achille lui demanda de l'accompagner chez sa mère. Ils marchèrent dans Hendaye en se tenant la main, firent de nombreux détours avant de se résoudre à rentrer. Ils arrivèrent plus de trois heures après l'heure habituelle du dîner. Au portail, Achille lâcha la main de la jeune fille et lui fit signe de le suivre vers la porte de la maison. Sa mère guettait. Elle fut dehors avant qu'il ait pu mettre la main sur la poignée. Il la reconnut à peine.

-C'est une heure pour rentrer ? Est-ce que c'est une heure pour rentrer ? Tu peux partir où tu veux avec ta traînée. Ne remets plus les pieds ici.

La jeune femme, terrorisée, s'enfuit en courant. Achille, le ciel en morceaux sur la tête, essaya de courir après. Puis il cessa de courir. Il essaya dire son nom, de l'appeler, il ne réussit pas à prononcer son nom. Il lui fut impossible de savoir comment elle s'appelait. Il voyait ses nattes sauter autour d'elle comme des folles, il eut l'impression qu'elles se défaisaient. Le nom ne lui vint pas. Il essaya de reprendre sa course, la fille était encore en vue. Il ne put pas plus courir qu'il n'avait pu parler. Il était au milieu de la rue, figé, les pieds pris dans le sol, les mains soudées aux hanches, la respiration courte, la mémoire en dérive. Alors il pleura. Il se dirigea vers le magasin de Manolo, rampa jusqu'à un fauteuil, s'y mit en boule et pleura. Il pleura au lieu de dormir. Il pleura au lieu de manger. Il pleura des rivières. Manolo le trouva le mardi matin suivant. Il voulait lui faire la surprise d'un poste de télévision à installer dans le coin librairie. Il dut laisser le carton pour s'occuper d'Achille.

-Tu vas me faire le plaisir de rentrer chez toi et de parler à ta mère.

-Elle ne veut plus de moi.

-Elle était en colère, elle s'était inquiétée.

-Elle ne veut plus de moi.

Manolo ne réussit pas à convaincre Achille de retourner chez lui. Il le garda au magasin une semaine. Un matin, il ne trouva plus de trace de lui.

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