Juan, Marseille, vers 1928, 1

Gabriela lui écrivait régulièrement.

Avant de décacheter l'enveloppe, Juan la regardait par transparence pour savoir si Gabriela avait joint une photographie, ce qu'elle faisait, la plupart du temps. Chacune des lettres se terminait par des nouvelles de Juan Miguel, notre petit Yin Yin. Elle avait à cœur de le faire photographier pour que son père sache qu'il allait bien. Yin Yin à plat-ventre sur un couvre-lit à Madrid, à plat ventre sur un couvre-lit à Florence, Yin Yin dans les bras de Gabriela devant une automobile et le lac Léman. Il arrivait que Juan ne lise pas la lettre entièrement. Les courriers de Gabriela, qu'elle rédigeait la nuit, souvent à la suite d'une conférence qui la travaillait, rendaient compte d'incidents qui l'empêchaient de dormir. Prise d'une sorte d'acuité maladive, subitement dotée d'une vision d'aigle et d'une ouïe d'alpaga, elle captait tout ce qui bronchait. Pendant qu'elle répondait par la voie de mots aux questions perfides ou aux désaccords nettement exprimés, elle percevait mille mimiques désagréables à son endroit, un coude qui en choquait un autre, un menton qui se levait, toutes sortes de manifestations hostiles contre lesquelles elle ne pouvait lutter et qui la hantaient jusqu'à la torture. Elle ruminait sur le papier ses tourments les plus minables, elle les livrait à Juan comme elle ne l'avait pas fait lorsqu'ils étaient ensemble.

Etait-ce par délicatesse ou par indifférence, Gabriela ne disait rien de Marina et de la mort de Marina. Voulait-elle ne pas le tourmenter ? Pensait-elle que l'arrivée du courrier devait être pour lui une distraction et non un ressassement ? Elle ne disait pas non plus qu'il lui manquait ou qu'elle avait besoin de son travail auprès d'elle.

A l'automne 1928, il apprit qu'elle était nommée par la SDN au Conseil Administratif de l'Institut Cinématographique Educatif de Rome. A peu près à la même date, Juan reçut une lettre de l'hôpital de la Charité, de la main du Docteur Péri, qui lui demandait de bien vouloir lui rendre visite, "pour une affaire qui vous concerne probablement". Le ton du billet parut à Juan à la fois familier et respectueux. Le nom de Péri ne lui disait rien, mais l'entête de la Charité le remuait. Il y alla sur le champ, jugeant l'événement assez grave pour justifier une entorse au déroulement de la journée et se jugeant lui-même assez solide pour affronter une perturbation dont il ne douta pas qu'elle ne lui apporterait rien de bon.

Le docteur Péri était un très vieil homme mais haut de taille. Il ne s'était pas attendu à ce que Juan Godoy arrive le jour-même, cependant il le reçut immédiatement, lui offrit un café. Il lui fit redire son nom à plusieurs reprises puis lui demanda de raconter, s'il le voulait bien, avec le plus de détails possibles, la journée de la mort de Marina, tout en le rassurant beaucoup et en précisant souvent que si l'un d'eux avait quelque chose à craindre, c'était lui, le docteur Péri. Juan faillit ne pas parvenir à l'écouter, tant la formule "rien à craindre" attisait son amertume, lui paraissait grotesque et pour tout dire impolie.

Juan apprit alors ce que Marina avait vécu le jour de la naissance de Yin Yin. Le docteur Péri en convenait : c'était un cas bien extraordinaire.

-Je prenais l'air sur les marches du pavillon que vous voyez, là. J'ai vu arriver une femme, elle se cramponnait à la rampe, elle était au bas des marches, elle a essayé de  monter sur la première et elle s'est affalée, tombée comme un chiffon. J'y suis allé, plus de pouls, plus de souffle, pleine de sang. Je lai transportée sur le lit du couloir et je l'ai examinée. Qu'est-ce que je vois? Un talon. Un pied. Je l'ai empoignée en hurlant, j'ai appelé tout le monde, j'ai opéré, j'ai sorti un enfant vivant. Il était normal, pas gros, un peu amorphe, mais il a crié comme un veau quand il a pris sa respiration. Nous étions fous de joie… C'était des jumeaux. Elle a eu des jumeaux. Le premier est né, elle a dû voir qu'il y avait quelque chose d'anormal et elle est allée à l'Hôpital. Juan raconta à son tour ce qui était arrivé, expliqua qu'il avait confié l'autre enfant à sa sœur qui est une personnalité importante au Chili, mondialement connue pour son œuvre poétique, il éprouva le besoin de dire quelques mots de l'enterrement de son épouse et des hésitations qu'il avaient eues à revenir à l'hôpital comme s'il avait en effet senti quelque chose d'incomplet, il parla également de la grande peine dans laquelle il se trouvait depuis. Quant au docteur Péri, il ne se lassait pas de raconter le sauvetage du jumeau, fasciné encore par le talon qu'il avait vu dépasser, ne tarissant pas sur la vigueur de la vie et sur les miracles que la médecine ne fait qu'aider à s'accomplir. Si bien que l'un et l'autre conversèrent sans que ni l'un ni l'autre ne se décide à dire exactement ce qui le préoccupait. Puis Juan pensa que c'était lâche. Il eut des fourmis dans la tête, il sentit que son sang se précipitait tout entier dans son cœur pour le faire battre de plus en plus vite. La bouche blanche, il finit par demander si l'enfant avait survécu, ce qui eut pour effet de faire soupirer le docteur et de l'aider à entamer un récit de coupable.

L'enfant, qu'il avait prénommé Achille, était resté entre la vie et la mort pendant une dizaine de jours, le docteur Péri l'aimait, il était son protégé, il le surveillait comme un prince. On s'enquit de savoir ce qu'il était advenu du corps de la mère. La femme de la morgue se rappelait qu'un homme était venu, un Argentin ou quelque chose, bien mis, qui parlait le français, qui était très désorienté, qui semblait vraiment assommé par la mort de sa femme. Mais comme il avait dit qu'il allait voir l'enfant, la femme de la morgue lui avait donné les papiers sans voir de mal, elle lui avait donné les papiers sans garder de trace, elle était nouvelle, elle remplaçait sa tante qui venait de partir en retraite, à l'époque. Le docteur Péri eut la conviction que l'homme s'était sauvé sans demander son reste.

-Mais je ne savais pas! hurla Juan.

-Moi non plus, répondit Péri, un peu plus sèchement qu'il ne l'aurait voulu.

-Comment m'avez-vous retrouvé ? Trois ans après ?

-C'est que ça m'a pris du temps, j'ai cherché du côté argentin, puis péruvien, on a fait le tour de l'Amérique du sud, avant de penser au Chili. Et là, consulat, quelques coups de fil, j'ai fini par trouver une première piste. Elle est un peu secrète votre illustre sœur, qui n'est pas votre sœur exactement, elle voyage beaucoup, enfin tout était compliqué parce qu'on ne savait pas ce qu'on cherchait, un père avec un fils qui pouvait être reparti ou remarié, vous comprenez, et on a mis longtemps à faire le lien entre l'enfant de Gabriela Mistral et vous… Bref, à l'heure où je vous parle, Achille s'appelle Achille Alcayaga et il vit à Hendaye, au Pays Basque, vous connaissez ?  Etc.

Alors, Juan fut orphelin, amputé d'un membre dont il n'avait jamais joui, incapable de savoir si la douleur était réelle ou ajoutée ou absente. Péri continuait à raconter le sort réservé à l'enfant. Juan continuait son voyage dans le monde du fait accompli. Trois ans. Il eut la certitude que lui-même à trois ans avait été assez grand pour consoler sa géante de mère des frasques de Jeronimo. C'est si loin! Juan repensait au Chili comme à un autre endroit du monde. Il avait vécu dans Marseille tout le temps passé avec Marina comme si Marseille était Santiago. L'amour qu'il avait eu pour elle avait seul tenu lieu de réalité. Il lui vint à la mémoire des conversations au cours desquelles le Chili avait été pour lui un avenir, celui de la famille qu'il aurait, plus tard, avec Marina. Ces moments étaient presque de dispute car pour elle, le Chili était un passé dans lequel elle n'avait nulle envie de retourner. Ce que Juan était en train d'accepter, pendant cette terrible audience que l'odeur du café avait tenté de rendre anodine, c'était son retour à lui, dans son passé à lui, au Chili de la famille dont il était issu et où Marina n'aurait pas d'existence. Ce que Juan était en train d'accepter, c'était de laisser la famille qu'il aurait dû avoir en France et au tombeau.

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