Juan, Chili, 1929-1945, 1

Pendant ce temps, dans la vallée d'Elqui, à Vicuna, Juan vit avec Emelina, demi-soeur de Gabriela Mistral. Petronila, la mère de Gabriela est morte (billet du 31 juillet). Juan a laissé son fils Yin Yin à Gabriela. 

 Après la mort de Petronila, longtemps Emelina n'arrêta pas de ranger, de trier, de nettoyer en pestant après sa mère qui n'avait rien réglé avant de mourir. Les derniers temps qu'elle avait passé sur terre, elle les avait consacrés à ne penser qu'à elle-même, ce qui avait agacé Emelina qui s'en voulut après coup. Ce qui était revenu à Peta, ce dans quoi elle s'était immergée à en radoter, c'était sa rencontre avec Jeronimo. Comme il l'avait séduite, comme il avait trouvé les jolis mots qui séduisent et comme tout cela avait été romantique, un vrai film de cinéma, avec le héros mûr qui séduit la femme un peu mûre mais on sent qu'ils vont s'aimer et que ce sera charnel. Elle avait le souvenir charbonneux, voilà ce qu'Emelina en pensait, elle qui avait assisté à la séduction et était alors assez âgée et assez sage pour juger que sa mère était en train de se faire avoir par un qui voulait coucher avec elle. Mais Petronilla, à revoir le scénario, n'en démordait pas : cet homme, soit, était un Dom Juan d'Amérique, mais il s'était arrêté à elle, un temps sevré de toutes les autres femmes, et dans ce début d'amour, dans ce temps délicieux, déroutant, désarmant et que l'on croit définitif, il l'avait aimée, n'avait aimé qu'elle, ne s'était nourri que d'elle, élue, préférée, précieuse, unique.

-Laisse-moi cela, au moins, disait-elle à sa fille, ne me l'enlève pas. Et Petronila remontait son histoire, juchée sur un bateau fougueux. Elle était parvenue à revivre dans cet état de l'amour proche de la béatitude et à mourir en souriant.

*

Juan faisait des affaires, il devint négociant en vins. Il était doué et ne s'était pas privé de faire valoir qu'il était un gars du coin qui connaissait la terre, qui avait vu du pays et qui avait du courage et du goût. Il eut les moyens de faire agrandir la maison de Petronilla et de lui donner l'allure d'une maison de maître, comme il en avait vu en Italie. Il ajouta un étage. Il la fit toute beige, avec des volets beiges, des portes beiges, un toit de tuiles romaines, dans des tons pastel atténués. Emelina tint à garder l'agencement d'origine du rez-de-chaussée.

Tout en veillant à ses affaires, Juan fuguait. S'il venait à disparaître, Emelina le cherchait, dans la maison, au jardin, dans le village. Il réapparaissait, muet quelques heures et reprenait la conduite ordinaire qu'elle lui connaissait.

-Qu'est-ce que tu fabriques Juanito ? Qu'est-ce que tu fais quand tu pars ? Tu as une femme ? Tu peux me le dire. Elle peut venir ici, tu sais!

Il ne répondait pas.

-Écoute, Juan, je ne veux pas que tu fasses comme Jeronimo. Je ne veux pas que tu vives en cachette de ta maison. Il n'était pas heureux, à errer, comme ça... Qu'est-ce que tu cherches ?

Il ne répondait pas.

-J'ai peur que Lucila n'écrive plus, dit Emelina, un jour qu'elle avait bien voulu arrêter de nettoyer tout ce qu'il y avait à nettoyer et qu'elle se reposait enfin dans le nouveau sofa.

-Tu veux dire plus du tout ? À cause de la mort de sa mère ?

-Non, je voulais dire qu'elle ne nous écrirait plus, à nous, qu'elle ne nous donnerait plus de nouvelles, qu'elle n'en avait donné que pour maman, parce que si tu réfléchis bien, c'était sa seule vraie famille. Moi, je ne lui suis que sœur à moitié, et toi aussi.

-Je suis son demi-frère, par Jeronimo, je sais. Mais il y a Yin Yin. Elle ne peut pas me laisser sans nouvelles de Yin Yin... Et puis, des nouvelles, j'en aurai toujours.

 *

Juan était sûr de lui. Il avait installé un courrier triangulaire. Deux points fixes et un mobile. Carlos Cabral conservait sa manie de compilation de tous les écrits de Gabriela Mistral, ceux qu'elle publiait, ceux qui paraissaient à son propos. Il était convenu que Juan serait le second destinataire des documents, pour archivage en terre natale de la poétesse. En échange, Juan adressait des courriers à Carlos chaque fois qu'il recevait une lettre de Gabriela. Il recopiait. Ainsi, tous les deux savaient tout d'elle, tout ce que chacun pouvait savoir.

 Juan descendit à Santiago à plusieurs reprises. La maison était proprette, époussetée de frais, avec des meubles à l'anglaise, du papier peint à fleurs foncé, des bouquets de roses coupées dans des vases fins. La première fois en 1934, Carlos Cabral le conduisit vers la pièce qui servait d'autel.

-Je l'ai appelée "Gabrielabitacion", c'est ridicule, n'est-ce pas ?

-Oui, Monsieur Cabral c'est ridicule. Pour toute la planète, peut-être, mais pas pour vous et pas pour moi, je peux vous l'assurer!

Pour agrémenter l'autel, Cabral s'était procuré un globe terrestre, d'une envergure de plus d'un mètre, une pièce de musée, qu'il perçait d'épingles à tête de verre pour marquer chaque endroit où séjournait Gabriela Mistral. Il entourait la tête de l'épingle d'un fil, au bout duquel il fixait un carton qui indiquait le nom du lieu, la date, la raison du déplacement ou de la résidence. Posé sur une console en acajou, l'objet trônait comme un monument. Cabral était fou de bonheur parce qu'il pouvait partager cette folie avec Juan et il se mit à consulter les étiquettes, à les lire l'une après l'autre, à voix haute, comme s'il les découvrait.

-C'est mon calendrier de l'Avent. Je le connais sur le bout des doigts, le bout des doigts... Mais j'aime à me surprendre malgré tout. A chaque lecture. Pour ce qui est de la date de mon Noël à moi... Je ne sais pas quand il viendra.

Juan apprit que Gabriela Mistral avait eu maille à partir avec les Espagnols. Elle était  consul du Chili pour de bon, avait écrit la préface d'un livre sur l'écrivain José Marti, que Cabral jugeait être un piètre poète et un penseur douteux. Une querelle était née dans le microcosme des intellectuels à propos de la colonisation et de la production poétique du continent sud américain. Gabriela avait tenté de faire valoir sa position de créole et s'était ainsi trouvée dans un débat dont elle pensait ne jamais pouvoir sortir vainqueur. Elle pensait ne jamais pouvoir parvenir à faire entendre sa voix sur un pied d'égalité, de fait comme de droit, refusant que le pied d'égalité soit consenti par d'autres. Faire entendre sa voix et celle des colonisés. Elle ne voulait pas être auditionnée en tant qu'humaine un peu moins humaine que les autres, par ceux qui croient être nés d'avant la dernière pluie et qui le font payer cher, sans qu'on puisse jamais être au même titre qu'eux, au même titre. Ce même titre était inatteignable. Qu'eut-il fallu ? Qu'elle brille de quels feux ? Qu'elle soit de quel bois, de quel métal ? Qu'elle écrive sur quelle sorte de tablette ? Dans quelle langue ? Pour qu'ils la jugent enfin comme eux-mêmes se jugeaient ? Entre eux. Un jour, on pourrait bien inventer un concours de beauté qui élirait la plus belle femme du monde et celle-ci pourrait être de toutes les races. Mais l'intelligence serait toujours mesurée à une autre échelle. Gabriela qui parlait avec tant de ferveur, de rigueur, de conviction, tant de soif de justice lorsqu'elle était parmi les siens, les pauvres, avec tant de succès, n'avait plus d'espace pour être entendue et prise au sérieux dès qu'elle fréquentait ceux du rang auquel, malgré tout, elle s'était hissée et qui ne pouvaient cependant pas la voir comme une égale. Cervelle enragée, braise à jamais braise, à jamais moins qu'eux, moins que quoi, que qui, bon sang.

Cabral s'emportait.

-Elle ne sait que se dire créole, créole! Tu te rends compte, Juan, créole, tu vois les images ? Tu la vois... Sortie du ventre d'une femme sortie du ventre d'une esclave ou d'une impie, issue d'un repris de justice, d'un banni d'Europe et d'une Indienne peut-être ! Nous y voilà. Pourquoi pas une indienne ? Une mapuche, elle doit dire araucane, ça fait guerrier et ça fait colosse, je l'entends d'ici. Voilà pour le sang... Elle ne fait que parler chilien, tu vois ce que c'est, le chilien, pour un Espagnol? Une langue délabrée, une langue de paysan, amusante au mieux. La seule fois de ma vie où je l'ai entendu parler, c'est moi qui ai parlé. Ah! Que je regrette. Vieux bouc. Tu peux me dire pourquoi je ne me suis pas tu ? Tu l'as entendue, elle,  parler, toi, Juan, dis-moi, dis-moi comment elle parle. Dis-moi qu'elle parle l'espagnol comme Cervantes.

-Comme Cervantes, Monsieur Cabral, je ne sais pas. Mais elle ne parle pas comme les dames espagnoles que j'ai rencontrées. Elles ont un accent, une manière... un peu snob ? Mais elle, elle dit des choses.. des choses, je ne sais pas, comme des choses définitives, importantes. Elle parle comme un pape.

-Tu me fais peur... Ma Lucila, ma camouflée du concours floral, mon amour qui n'a pas voulu du mien, que serais-tu si j'étais là, auprès de toi, comme un frère comme un ami connaisseur? Je les apprécierais tes vers, à ma juste aune, comme un homme et comme un disciple, comme un admirateur et comme un critique. Tu n'aurais rien à prouver, rien à me prouver, à moi qui saurais tes dons et ton travail. Il te suffirait de me lire tes brouillons pour que je voie ton génie. Je saurais, par toutes les fibres de ma chair ce que tu vaux. Il y a treize années, deux mois et six journées que je t'ai demandée en mariage pour te protéger et t'aimer à jamais et me voilà comme un jeune homme en mal de toi. Ne t'y trompe pas, la chasteté n'est pas de mise, je t'aime en amant. Le corps est compris.

Il reprit son souffle, très vite, dans sa précipitation de baleine.

-Je peux te démontrer, en quatre points, scientifiquement, pourquoi et comment elle ne sera pas à la bonne place dans le monde où elle est partie naviguer, elle ne fera pas autorité. Je reprends : un, son sang, deux, sa langue, cette langue qu'elle parle, avec les néologismes et le laisser aller américain. Trois, elle n'est qu'institutrice. Elle sera toujours pour eux une institutrice... Il est bon, le vin d'Elqui, il est très bon, mais c'est un petit vin.

-Et quatre ?

-C'est une femme.

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