Juan, retour au Chili, 1929

Il faut se rendre en Italie, au buffet de la gare de Gênes, en 1928, où eut lieu une entrevue qui mit fin au séjour de Juan à Marseille.

La nomination de Gabriela Mistral au Conseil Administratif de l'Institut Cinématographique Educatif de Rome n'avait fait qu'augmenter son goût du voyage et des rencontres. Juan la savait de nouveau en Europe, après un voyage en Argentine et en Uruguay. Elle lui avait donné rendez-vous en gare de Gênes, où elle devait faire halte avant de regagner Locarno. Elle n'avait pas indiqué si Yin Yin serait là.

Juan s'installa au buffet, commanda un chocolat au lait et la pâtisserie la plus grasse et la plus sucrée de l'étalage. Il y avait peu de monde. Il guettait le couloir par lequel il avait vu arriver les voyageurs. Elle apparut, plus grande que les autres, ses cheveux courts pris dans un chapeau cloche dont le ruban semblait s'être défait et lui tombait dans le cou. Juan vit que l'enfant avait enroulé le ruban autour de son poing et enfournait le tout dans sa bouche. Il se précipita vers eux et s'empara de la valise de Gabriela en les conduisant à sa table.

-Que vous êtes beaux tous les deux ! Fatiguée du voyage ?

-Non, pas du tout. Nous avons beaucoup bavardé. Je n'ai pas vu le temps passer. Yin Yin est une vraie pipelette. Nous avons deux heures pour attendre le train de Locarno.

-Deux heures, c'est bien.

-As-tu un train pour Marseille ?

-Je pense que oui. Je ne m'en suis pas occupé. Je ne savais pas ...

-Excuse-moi, Juan, je ne t'ai pas prévenu. Je ne savais pas bien moi-même comment organiser ce voyage.

-Tu n'as pas de secrétaire ? De mon temps, tout aurait été prévu.

Elle ne répondit pas. Juan prit Yin Yin sur ses genoux.

Il se sentait calme, attendait ce qu'elle avait à lui dire, mais se retenait de le lui demander. L'enfant était charmant, il ne pleurnichait pas, ne réclamait rien, pourvu qu'on le laisse s'acharner à tremper son doigt dans la tasse et à étaler le chocolat du fond sur la soucoupe. Tous les deux le regardaient en souriant. Juan entendit parler de dents, de légères diarrhées, de nuits un peu agitées et de siestes régulières, reposantes.

-Du coup, je me suis mise à écrire dans l'après-midi. Pourtant, tu sais que ce n'était pas vraiment mon heure...

Juan avait tenu soixante quinze minutes sans poser la moindre question qui aurait permis à Gabriela de dire la raison de leur rencontre. Il redoutait du pire, il était lourd de secret, mal à l'aise de dissimulation, plombé, douloureux. Elle leva les yeux vers la pendule. Leurs regards se croisèrent franchement.

-Es-tu bien à Marseille ?

-Oui, oui, ça va. Je travaille, je connais quelques compatriotes, ça va.

-Tu retournerais au Chili ?

Juan la vit comme une maîtresse d'école, il essaya de se donner un air de Harry Baur pour l'impressionner et pour qu'elle ne le prenne pas pour un enfant et pour qu'elle ne se rende pas compte qu'il voyait qu'elle le prenait pour un enfant. Voilà, c'était fait, il savait l'essentiel, c'était cela, son projet, ce n'était pas si méchant, et pourquoi pas. Rentrer. Retourner ?

-Oui, je pense que oui. Je ne sais pas à quoi tu as pensé, si tu as une idée plus précise...

-J'ai une idée précise. Mon idée, c'est que tu ailles voir Emelina et Pétronila.

-A Vicuña!

-Oui.

-Les voir... Comment ? Je ne peux pas faire un tel voyage.

-Pas les voir. Aller habiter avec elles. Emelina est veuve, ses enfants ont quitté la maison. Petra ne va pas bien, elle est faible et moi je ne peux pas veiller sur elles.

-Tu veux que je parte pour aller veiller sur elles, à Vicuña ?

-C'est comme ça que j'ai vu les choses.

-Et Juan Miguel ?

Elle haussa les épaules.

-Yin Yin ? Il va bien. Il a une mère et il aura l'éducation qu'il lui faut. Ne te préoccupe pas.

Juan rappela Harry Baur à son secours.

-Il serait bien, aussi, à Vicuña, avec des femmes et son père.

Juan venait de s'entendre prononcer des paroles interdites. Gabriela avait adopté Yin Yin en bonne et due forme. Secrètement et officiellement. Ce petit garçon n'avait pas de père, une fois pour toutes. Gabriela se glaçait, c'était elle, Harry Baur, et Juan un enfant à jamais, le droit de faire l'homme par moment, quand on en avait besoin mais pas plus et pas plus longtemps, le droit à un déguisement.

-Si tu le veux, tu peux aller à Vicuña, tu seras chez toi là-bas, elles t'attendent.

*

 Juan Godoy, sur un quai de gare, au tournant de son destin, regagna Marseille en riant et en pleurant. Il avait acheté un paquet de raisins secs et il les mangea un par un en séparant la peau de la pulpe et en déposant chaque morceau de peau dans son mouchoir. Il croyait manger des dattes. Cela le maintint concentré.

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