Juan, Chili, 1929-1945, 3

 Depuis la mort de Yin Yin , Juan cherchait à rencontrer Gabriela. Elle était en Italie. Il souhaitait la voir. Emelina trouvait cela nécessaire également. Elle était inquiète pour sa sœur, pensait que les morts anormales la poursuivaient, qu'elle pouvait se croire maudite. Elle disait que même si Gabriela en faisait des poèmes, ce n'était pas une inspiration saine. Elle disait que ce n'était pas une vie pour une femme, de faire la nomade. Elle disait que les plaies et les fêlures ont besoin de l'immobilité. Elle disait que l'exil, c'était être loin de chez soi, mais pas d'être partout et nulle part. Qui se forcerait à boire un litre de vinaigre au réveil pour soigner ses maux d'estomac ? Que Gabriela aurait pu choisir un pays où rester. Le Mexique, elle était comme une reine au Mexique. Elle aurait dû habiter au Mexique. Le climat y est bon.  Elle disait : "L'Italie! En ce moment, c'est l'Italie! Ce peuple de fous mal organisés. Le beau consul qu'elle doit faire !  Une vraie cible, oui!"

*

-Si tu vas la voir, si tu pars pour un long voyage, Juan, acceptes-tu de me dire ton secret ?

Emelina attendit que le tilleul soit à portée de vue pour pour reprendre la parole.

-Es-tu disposé à me dire où tu vas lorsque tu disparais, lorsque tu fais tes fugues ?

-Oui.

La rapidité de la réponse surprit un peu Emelina.

-Je pars à pied sur les traces de Jeronimo... je cherche une petite boîte, un coffret. Je vais d'école en école, je fouille les endroits où mon père aurait pu laisser un coffret. Je marche, je remonte la vallée qui ressemble à la coquille d'une huître immense et longue, dont on aurait recouvert les parties les plus creuses de velours vert. Je lève les yeux vers les montagnes grises. Tout est découpé : le verdure va aussi loin que la verdure peut aller, et au-dessus, pour moi, la promesse de l'Atacama, la zone indienne, sans or, sans trésor, comme une farce ou un piège, puis le ciel bleu incongru et les oiseaux... Dis ce que tu veux de notre sœur, Emelina, dis ce que tu veux de mon père qui fut le mari de ta mère, mais ne pas être poète dans des endroits comme ceux-là, c'est faire offense à la nature et à l'espèce humaine! Moi qui me suis fait comptable et petit homme d'affaires, même moi, je ressens la force et la distance que donnent ces paysages. J'en suis ivre sans boire. Alors voilà, je marche.

 Il ne dit pas à Emelina qu'en marchant il pleurait. Il pleurait, à l'écoute du fleuve et du ruissellement. Il pleurait d'émotion, à la recherche de son passé, d'une enfance dont il se sentait mutilé. Il pleurait sur sa mère et sur sa pauvre vie de femme qui nettoie, qui range et qui nourrit, sans demander justice ou honneur, sur la beauté du monde et son aridité. Il rêvait d'être Jeronimo pour conquérir le goût de la liberté, de la solitude, pour capturer un peu de son exaltation. En vain, souvent.

-... C'est un coffret que ma mère avait fabriqué pour lui, dans lequel il déposait des secrets, des objets peut-être. En réalité, je ne sais pas ce qu'il y mettait. Depuis que je suis rentré à Elqui, ce coffret m'obsède.

-C'est ce coffret que tu cherches ! En voilà un piètre fouineur! Un coffret en marqueterie de récupération? Avec une serrure plus grosse que lui ?

-Oui, oui je crois, où est-ce que tu l'as vu ?

-Il est à la maison.

Juan tomba de la table où il dansait petit, applaudi par ses parents qui semblaient fêter quelque chose. Il eut aussi envie de haïr Emelina tout en la bénissant.

-A la maison ?

-Oui. Mais il est vide.

Elle lui raconta comment Padre Jero l'avait laissé sur la table de la cuisine, la dernière fois qu'il s'était rendu chez Petronilla. A leur réveil, les deux femmes l'avaient vu et l'avait emballé et rangé dans la pièce noire qui était imprégnée d'une odeur de céréale, de son peut-être et qui servait de remise. Lorsqu'elles apprirent la mort de Jeronimo, elles pensèrent le donner à Angelines. Mais elles ne la revirent pas. Au bout de quelques temps, Emelina persuada sa mère qu'elle pouvait l'ouvrir.

-Il était vide, Juan. Nous l'avons vite remis dans son emballage, il doit être dans la grande valise au-dessus de mon armoire. Tu l'as eu sous les yeux depuis plusieurs années... Pourquoi ne m'en as-tu pas parlé ?

-Je ne sais pas. Je pensais que c'était à nous, à nous trois seulement... Mon père, ma mère et moi. J'ai toujours cru que Padre Jero aurait laissé pour moi des choses qu'il écrivait, peut-être en compensation... Que ce qu'il ne nous avait pas donné en restant auprès de nous, en restant auprès de ma mère, il me le rendrait en laissant quelque chose, un legs. Je pensais qu'il laisserait quelque chose dans ce coffret et que le coffret pouvait être dans une mine, dans un ruisseau, en miettes, détruit, ou alors camouflé pour qu'on le retrouve intact dans une église, une école... Je cherchais une cachette. Je pensais aussi qu'il l'avait égaré.

 Emelina descendit la valise et donna le coffret à Juan. L'intérieur était grossièrement tapissé d'un tissu pourpre retenu par de petits clous. Le tissu se déchirait autour de ceux qui entouraient la charnière. Juan les déchaussa. Il y avait, entre le tissu et le bois, une page de cahier d'écolier. C'était l'écriture de Jeronimo. C'était aussi sa voix.

 A ceux qui liront , Et que j'espère de mon sang ou de mes alliances :

 Sachez que je n'invente pas

En disant que je suis Indien.

Ma mère m'en a fait l'aveu

Et du coup je sais un peu mieux

D'où me vient que je suis aigle

Guerrier rapace et yeux perçants.

L'alcool m'a fait petit et grand

Prétentieux, humble, sage et pédant.

De ma condition d'homme fou

Qui jamais ne s'arrête en maison

Je vous lance salut à tous.

Ma demeure est la crête

Où l'on ne tient debout.

Mon chemin sans filet

Ne sait pas où il va.

J'ai peur, soit, mais je vole

Égratignant le sable,

Trouant le ciel aigu

De mes serres inutiles

Et de mon bec d'homme

La voix articulée.

Paix à ceux qui vont à pied

Ainsi qu'aux femmes douces.

La cordillère en charpente,

Les larmes en Océan,

Je meurs, sensible,

Coupable et innocent

Enrobé dans une carcasse

Qui me retient comme un lacet.

Le nom de Jeronimo

Que des parents m'avait donné

Doit sonner comme une sentence

Ou comme un pressentiment.

 Métis, métis, métis.

 Juan fit lire le poème à Emelina. Elle prit la seule colère qu'il lui vit jamais prendre. Sa tête devint rouge, il vit ses tempes battre comme si elles vivaient d'une vie indépendante, ses narines se retroussaient et battaient, elles aussi.

-Il n'était pas si vide alors ! Sacré coquin de ton père! Et cachottier et compliqué et menteur! Le menteur! Le coquin! Il nous a eues! Il a eu ma mère et il lui a menti, il l'a prise pour une imbécile, il l'a trompée des milliers de fois et il l'a trompé sur lui-même, en prime!

Elle faisait les cent pas et répétait :

-Je suis contente, que je suis contente que ma mère n'ait pas su cela! Et lui qui le déclare comme un haut fait! La belle affaire, d'être le fils d'un Indien! C'était un bâtard, voilà la vérité, un bâtard! Et si tu avais entendu comme il parlait de sa mère à lui! Une sainte, une femme distinguée, une noble qui ne nous aurait pas reçues, nous deux, la veuve et sa fille, la veuve qui chantait dans une cantina, ça, alors ça, c'était déshonorant. Remarque que parfois, ça lui était égal, à ton père et il lui arrivait d'être ravi de son vagabondage et de ses alliances multiples. D'ailleurs, tu le vois bien! Comme ça lui fait plaisir, de dévoiler d'où il vient. Ah que je suis contente que ma mère n'ait pas su, qu'elle soit morte tranquille en le considérant comme un hidalgo, que je suis contente!

-Il voulait peut-être qu'elle le sache... Il avait laissé le coffret.

-Je te dis qu'il était vide, ce coffret. Pourquoi aurions-nous déchiré la doublure ? Quand on veut dire quelque chose, on le dit franchement, non ? Sinon, c'est de la cachotterie. Je ne vois que ça. Et puis, il l'avait oublié, il ne l'avait pas laissé. Il n'a pas dit qu'il nous le donnait. Et puis, il n'avait pas prévu de ne pas revenir. Il n'avait pas prévu sa mort! Tout malin qu'il était!

Elle se reprit. Un peu de calme lui revint.

-Va, va dire à Lucila qu'elle est Indienne. Cela lui fera plaisir. Pour ce qui est de son père, de l'homme qu'il était, elle en a assez souffert quand elle était petite, comme moi, plus que moi, j'imagine. Mais elle l'a toujours défendu. Elle a toujours pris sa défense. Je n'avais pas intérêt à dire ce que j'en pensais... Moi encore moins que les autres. Elle sortait ses griffes si on disait du mal de lui. Il fallait voir. Va, va rendre visite à Gabriela Mistral. Elle a perdu ton fils. Elle lui gagne un grand-père tout neuf! Voilà qui va arranger les affaires de la famille! Vas-y vite, pendant qu'elle est sur le continent!

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