« Les hommes font l’histoire, et l’histoire les emporte »
Fernand Braudel
Jour de l’An
Ils sont bien loin les Jours de l’An de mon enfance où nous ne manquions jamais d’aller souhaiter la Bonne Année aux grands-parents autrefois instituteurs. Ils nous donnaient une orange, comme dans leur propre enfance, au temps où les agrumes étaient un luxe, et un livre. Mes parents nous donnaient un sucre d’orge à la pomme, cette invention de 1592 d’un apothicaire de Rouen pour soigner la mélancolie et les maux de gorge. Nous n’étions ni mélancoliques, ni souffrants, mais gourmands. Innocents, nous ne connaissions pas encore l'histoire de l'orange en Europe, ni son rapport au luxe et à la luxure. Nous ne savions pas que la prostituée de Londres au XVIIe siècle était connue sous le nom d'"orange girl", celle qui vendait des oranges et ses charmes dans les théâtres élisabéthains jusqu'au règne de Charles II d'Angleterre.
Ils sont bien loin les Jours de l’An avec les enfants quand, tradition anglaise, nous leur faisions ouvrir la porte pour laisser entrer la Nouvelle Année et faisions ensuite le tour du pâté de maison avec, dans la poche, un boulet de charbon, un biscuit et une boîte d’allumettes, pour assurer le feu, le pain et la lumière de la maisonnée, pour toute l’année.
Ils sont bien loin les presque cinquante Jours de l’An de notre vie ensemble. Pour le bonheur, nous échangions un baiser sous le gui que tu avais cueilli dans un pommier et accroché au-dessus d’un passage. Parfois, mets succulent, accompagné d’un verre de cidre, nous mangions de l’anguille pêchée pour nous, l’été, à la nuit tombée, dans la rivière, par un ami âgé qui finit par disparaître, comme nous disparaîtrons.
Vieux souvenirs qui s’oublieront, comme finiront par s’oublier aussi les Jours de l’An que d’autres fêteront, d’autre manière, en s’étonnant des étranges mœurs surannées de leurs prédécesseurs.
Jour de l’An 2023 Aimée Saint-Laurent © (Nouveaux Chants de Pénélope)