« Tout passe »
« On ne peut entrer deux fois dans le même fleuve »
Héraclite d’Ephèse
« Voici plus de mille ans que la triste Ophélie
Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir »
Rimbaud
Coule la rivière…
Coule la rivière, dispersant des bulles au fil de l’eau ainsi que mes rêves évanescents, comme passe la vie trop brève, comme fuient les heures, comme filent les nuages à travers ciel, comme à tire d’aile fendent les airs les hirondelles, comme ruisselaient les pleurs sur mon visage et saignait mon cœur, comme se fanent les fleurs tout juste écloses, comme s’effondrent les gracieuses roses, comme disparaissent dans la nuit des temps nos amours trop humaines. Inlassable, la rivière court jusqu’aux sables de la mer. J’avais été ta reine, je ne suis plus rien dans ta vie qu’une ombre évanouie. Et tu n'es plus que mon éclat de rire devant tes manigances désespérées de vieux barbon maléfique, démasqué.
Coule la rivière où se prélassent les ondines aux cheveux verts, quand résonnent tout à coup dans le lointain les deux notes esseulées du coucou jouant à cache-cache parmi les arbres désolés. Comme amants d’un jour volages, qui promettent des toujours, puis disparaissent au gré des vents, les oiseaux de passage nous font espérer, dans la grisaille, un peu du soleil de leur Afrique. Ils quitteront trop tôt, sans crier gare, leur séjour en nos contrées, nous abandonnant aux hivers interminables.
Coule la rivière depuis l’aube des premières ères. Les générations se succèdent sans se connaître, la couleur de l’eau s'est assombrie, on ne peut plus la boire. Le paradis du monde qui nous avait été offert s’est changé en enfer. Le Capital a saccagé la terre, l’air, les mers, et l'Homme continue de se faire la guerre.
1er mai 2023 Aimée Saint-Laurent © Chants de guerrière