« Je ne suis plus celui que tu as aimé » Paul
Aubes maudites
L’été, à l’aube, dans les années 1970, nous montions parfois, main dans la main, sur la falaise, pour nous asseoir dans l’herbe et regarder la mer ensemble quand, plus bas, loin de nous, la ville commençait seulement à s’ébrouer au bout de la nuit. Les cafetiers installaient les chaises des terrasses dans un brouhaha de métal rauque que nous devinions, et passaient le torchon sur les tables en s’interpellant d’un bar à l’autre. Le ferry pour l’Angleterre, dont avant l’embarquement tu avais orienté les voyageurs, s’éloignait vers l’horizon bleu, emportant le temps et nos instants partagés, la fumée légère de sa cheminée dissipée par le vent comme le sont toutes traces de la vie.
Nous avions vingt ans, nous étions passionnément attachés l’un à l’autre. Nous nous disions des mots pleins de soleil et d’espérance. J’échafaudais les rêves d’une vie où nous serions toujours deux, sans doute en élaborais-tu d’autres, dont tu ne parlais pas, où je n’étais pas.
Je ne crois plus en toi. Notre passé est jonché de cadavres qui te regardent. En me laissant seule, tu as tout faussé, tout réduit en cendres. La poésie d’autrefois est morte, tu l’as tuée, puis ensevelie dans un linceul de tragédie et d’oubli. Si seulement, elle n’était qu’endormie…
Au fil des ans, loin de moi, auprès d’éphémères inconnues, tu as cru, sans cesse, retrouver ta jeunesse sauvage, revivre tes émotions sublimes. Mimant la passion, tu faisais miroiter ton image aux yeux de ces femmes de passage. Ce n’était que fantasmagorie, illusions, auxquelles tu te laissais prendre.
Les mêmes moments ne reviennent jamais deux fois. Tu ne tromperas pas ton propre cœur, il connaît ta noirceur. Tu ne peux non plus amputer ta mémoire, elle se vengera. Elle te rappellera à ton insu ton infidélité, notre mariage saccagé, les larmes sur mon visage, et tes éclats de cruauté, ils deviendront cauchemars hantés par des monstres : tes mensonges, tes paroles démentes, ta trahison. Ton inconscient où, à ton corps défendant, le passé est ancré, taraudera ton âme livrée à ses démons. La folie, le malheur et la mort te guetteront. Tu ne sauras même plus qui tu es. Ton existence sera maudite pour toujours, indélébile restera la trace de tes viles menaces, de la personne qui a surgi hors de toi.
3 janvier 2023 Aimée Saint-Laurent © (Nouveaux Chants de Pénélope)