Poème du 30 mars 2012

Rencontres et lendemains. Je visitais le monde. Je voulais voir toutes les merveilles, respirer tous les parfums, comprendre toutes les tragédies. Le temps pressait, il restait si peu de pages au livre de ma vie.

                     

                            « Plaise à Celui qui est peut-être, de dilater le cœur de l’homme à la mesure de toute la vie »   Marguerite Yourcenar

 

Rencontres et lendemains.

Je visitais le monde. Je voulais voir toutes les merveilles, respirer tous les parfums, comprendre toutes les tragédies. Le temps pressait, il restait si peu de pages au livre de ma vie.

Vieille dame aux cheveux gris, mon cœur ronronnait depuis longtemps, machinalement, entre routine et chagrins. Je ne m’attendais à trouver, au long cours de ces voyages, que paysages défigurés par les affres de l’Histoire et sites fièrement construits par les architectes des puissants. Pour mon bonheur, pour mon malheur aussi, je rencontrai mes semblables, et sans l’avoir deviné, je compris que c’est avec le passé et un avenir nouveau que j’avais rendez-vous. Mon cœur se mit à battre plus fort.

L’Irlande murmurait ses légendes, la misère des gueux dans les tourbières, la fuite vers l’Amérique. Dans les rafales des vents du large, j’entendis les cris et les prières des affamés tandis qu’en leurs châteaux du bord de l’eau, avec la bénédiction de Dieu, vêtus de soie, parfumés de lavande, parés de brillants, ladies et gentlemen buvaient le thé, parlaient de Londres, riaient et dansaient.

 Les canaux de la Russie, creusés à main nue par les hommes du goulag, avaient englouti jusqu’à leur ombre, avec villages et églises dont le clocher finissait, ici et là, de s’écrouler au ras de l’eau. Offrant mes larmes aux malheureux sveks, je jetai en secret parmi les vagues, le bouquet de bleuets qu’une paysanne d’Ouglitch née au temps de Staline m’avait vendu.

 Au Portugal assoupi dans la torpeur de midi entre vignes et oliviers, l’Atlantique se gonflait encore de vieil orgueil jusqu’au Tage, agité par les rêves surannés des gentilshommes-navigateurs qui se croyaient armés du glaive de Dieu, et plus encore par les cauchemars des esclaves aux muscles d’ébène, marchandises arrachées du sol d’Afrique par des trafiquants sans foi ni loi. La blanche Tour de Bélem, que le séisme n’avait point ébranlée, montait  la garde contre les vaisseaux-fantômes des empires disparus.

Le Nil immémorial traversait le désert dans toute sa joyeuse majesté, entre roseaux, palmiers, champs de canne et de coton, où des paysans en galabieh claire s’activaient sous l’aveuglant soleil aux travaux de la saison. Est-ce leurré par l’image de sa propre beauté, qu’Antinoüs, aimé de l’empereur et des dieux, s’y était noyé si jeune ? Les temples ensablés ne résonnaient plus du culte d’Amon-Rê, d’Horus ou d’Hathor. Les sarcophages et leurs momies attendaient maintenant la fin des temps dans les musées. Personne ne lisait plus les livres de sagesse des pharaons ou de quiconque.

Dans les rues de Moscou, Saint-Pétersbourg, Rome, Athènes, Pékin, Shanghai, Séville, assiégées par des milliers d’automobiles, obscurcies par les vapeurs d’essence, vous croisiez des touristes obèses, et parfois aussi de jolies femmes à lunettes de star, tout juste sorties des magasins de luxe.

A La Havane, à Delhi, l’Occident conquérant avait plié bagages, fortune faite, abandonnant les pauvres à leur sort, à leurs taudis et à leurs mythes, les riches à leurs affaires louches et leurs comptes en banque. Le beau visage du Che, la fine silhouette de Gandhi s’effaçaient peu à peu des souvenirs.

A Santiago de Cuba, comme à Jaisalmer, Jaipur, Abou Simbel, Assouan, les mêmes étoiles clignotaient dans la nuit noire des galaxies. Se jouaient-elles des destinées humaines ?  Décidaient-elles des rencontres ?  Avec Orion et la Grande Ourse au-dessus de ma finitude, si fragilement femme, si transitoirement humaine, j’étais partout chez moi. Et je songeais, émerveillée, au miracle de l’Univers et de la Vie, et je pensais à ceux que j’aime. 

Je visitais le monde. Je voulais voir toutes les splendeurs, respirer tous les parfums, comprendre toutes les tragédies. Le temps pressait, il restait si peu de pages au livre de ma vie.

Vieille dame aux cheveux gris, mon cœur ronronnait depuis longtemps, machinalement, entre routine et chagrins. Pour mon bonheur, pour mon malheur aussi, je rencontrai mes semblables, et sans l’avoir deviné, je compris que c’est avec le passé et un  avenir nouveau que j’avais rendez-vous. Mon cœur se mit à battre plus fort.

Je tombai sous le charme des êtres de rencontre. Je ne savais pas encore me résigner en chemin à les abandonner à leur destin. Je n’avais pas la sagesse de l’anachorète. Croisant leur regard, je ne pouvais m’empêcher d’être éblouie par le miracle de Leur Vie, le souffle de Leur Intelligence. Et moi qui n’attendais plus rien des inconnus, je me surpris à espérer.

Apprendre de qui savait, écouter qui avait à dire. Comment rester insensible au charme des êtres, comment ne pas souhaiter comprendre leur vision du monde ? Comment ne pas désirer davantage leur parole, leur voix, une pensée de temps à autre, une infinitésimale place, douce et légère, dans leur cœur   ?

J’avais été si soudain heureuse et riche de l’éphémère inespéré qu’ils m’avaient donné, un mot, un geste, un sourire, un regard. Le temps qui passe me refoulait désormais aux marges de l’absence et du silence. Saurais-je m’y habituer ? Sans doute. Le cœur humain se flétrit parfois hélas.

Non, mon cœur de vieille dame venait de s’ouvrir de nouveau au printemps de l’existence. J’explorerais alors toutes les chances d’inventer un monde joyeux et libre où les êtres de rencontre auraient toute leur place, où un simple sourire, un simple mot, me seraient tous les trésors du monde.

                                                                                                  

                          30 mars 2012

 

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