La gare maritime
Nous avions vingt ans. Après la nuit passée entre tes bras, allongés sur la couverture à même le sol comme deux vagabonds, j’aimais ouvrir la petite fenêtre de la pièce pour humer l’air de l’aube. Je regardais les hélices du bateau baratter les eaux du port et rêvais de départs avec toi. Nous n’avions RIEN, nous avions TOUT. La tendresse était notre seule richesse ; ton charme, ta douceur, notre jeunesse et l’amour, nous étaient trésor plus précieux que tout l’or du monde.
Levé avant moi, j’entendais tes doigts adorés pianoter avec nervosité sur les touches de la calculatrice, et faire le compte des passagers embarqués. Les moteurs du bateau rugissant à plein régime donnaient le signal de notre séparation prochaine, sanglot dans le silence de l’âme. Nous allions prendre des chemins différents à travers la ville, pour mieux nous retrouver plus tard, peut-être. Nos cœurs insatiables de la présence de l’Aimé(e) battaient l’un pour l’autre, ivres de joie pure et d’espérance.
Puis le ferry déhalait pour s’éloigner du quai. Il empruntait le chenal dans le petit matin rose, et passées les jetées, affrontait les hasards de la mer pour rejoindre l’Angleterre, avant de disparaître à l’horizon du jour.
La Gare maritime, notre malle aux souvenirs, a été passée au bulldozer, réduite à néant : carcasses de béton, gravats, tiges de fer rouillé, poussière.
Au fil des ans, mes voyages m’ont emmenée autour du monde, sans toi, loin de toi, mais avec toi éternellement dans mon cœur et mes pensées solitaires.
Que ne revivons-nous, en rendant grâces au destin, les heures bénies où nous étions riches de cette chance inouïe : la vie simple et le désir d’avenir partagé, merveilles à jamais disparues avec nos étés ensoleillés, qui je le crains ne hantent plus ni ton sommeil ni ton réveil !
Tu es devenu un autre.
4 janvier 2023 Aimée Saint-Laurent © (Nouveaux Chants de Pénélope)