« Toi grâce à qui sur l’herbe apparaît la rosée,
Qu’un message de toi donne vie à mon âme
Non pas pour la passion ni pour passer le temps
Mais en faveur du grand amour terrestre ».
Anna Akhmatova (1889-1966)
Notre vraie richesse
Ils nous appartenaient, le renouveau de l’année, le souffle tiède de l’air par les clairs matins d’avril, le ciel de printemps parcouru à tire d’aile par les hirondelles, le soleil de midi au zénith de la maison, les bourgeons roses des pommiers en fleurs, le parfum de miel des aubépines, le bruissement du vent dans les roseaux, l’inlassable clapotis des eaux de la rivière, le chant narquois du coucou caché dans les grands arbres verts, les soirs de paix et de tendresse, l’or des étoiles qui s’allument une à une dans la nuit de l’univers, les mânes sacrées de nos ancêtres à jamais silencieux. Quand nous n’étions que songes incertains et lointains, vagues visions du futur, ils avaient, eux aussi, contemplé les cieux et le monde, et œuvré à sa beauté, avec sagesse, avec humilité, avec respect. Nous leur devions honneur. Un jour, comme eux, nous ne serions plus que des ombres.
Ils nous appartenaient, comme ils leur avaient appartenu, les espoirs fous des jeunes années, l’échange du sourire primordial, l’illumination de la Rencontre, la ferveur de l’irrésistible baiser, la confiance en l’amour promis pour l’éternité, les petits riens d’autrefois qui faisaient de nos jours un paradis quand, joyeux, attentionné, aimant, tu étais près de moi. Ce sont moments fragiles et éphémères que le Temps détruit inexorablement.
Elles nous appartenaient, ces grâces de la vie simple et du silence, qu’aucun argent n’achète. Elles n’avaient pour moi de sens qu’en ta présence chérie : d’un paysage ordinaire, tu faisais un Jardin d’Eden où nous étions les tout premiers mariés de l’Histoire. Ma joie de vivre venait de Toi, le bel amant-époux-dieu-roi pour lequel j’aurais, tel l’oiseau migrateur, traversé toutes les mers.
En partant pour d’autres horizons, ma joie de vivre tu l’as emportée avec toi, tu l’as jetée, et dispersée aux quatre vents de tes leurres, avec les pétales dépouillés de mes "je t’aime". Il n’en reste que des sanglots de morte saison au cœur de mes poèmes.
Je ne suis déjà plus dans ta mémoire, hélas, qu’une silhouette muette, vaine, dérisoire, qui s’efface.
7 janvier 2023 Aimée Saint-Laurent © (Chants de la vie simple)