Il était une fois un jeune-homme qui rêvait de devenir riche et, bien sûr, puissant. Son idée d’enfant, quand quelqu’un lui demandait ce qu’il voulait faire plus tard, question la plus bête qui soit à poser à un enfant, il répondait justement « jeune-homme ». Cet âge est non seulement sans pitié, mais aussi sans imagination.
Dès l’âge de vingt-cinq ans, après avoir, pendant neuf ans, sillonné les routes du nord de la France dans de belles automobiles rutilantes, pour le compte d’une société de vente de sous-vêtements, il pensa un jour en savoir assez au sujet du commerce nouveau, pour s’établir à son compte, en continuant de rouler dans de grosses voitures. La pollution n’était pas encore à l’ordre du jour, et il aimait frimer. Mais n’allons pas trop vite en besogne, ne nous égarons pas, reprenons le fil du récit depuis le début.
Rouler lui avait permis, grâce à ses frais de route, d’engranger quelques menues sommes qui, ajoutées les unes aux autres, formèrent de belles et rondelettes économies, d’autant qu’il n’hésitait pas à gonfler quelque peu, autant que son orgueil, ses émoluments en invoquant aussi des frais de bouche et d’hôtel supplémentaires, après avoir subtilisé ici et là, dans des hôtels et des restaurants de passage, leurs carnets à souche et à entête, et s’être muni, chez lui, d’un tampon encreur et d’un encreur qui lui permettaient de s’octroyer des dépenses inexistantes, et d’inscrire les chiffres de son choix. La vie était belle, personne, à la comptabilité de l’employeur de cette entreprise tentaculaire, ne décela jamais la supercherie, pourtant répétée maintes et maintes fois. Il passerait encore longtemps à travers les mailles de tous les filets.
Il avait acheté sa première voiture neuve, une cylindrée moyenne, à crédit, après avoir déclaré à son futur employeur qu’il disposait d’un véhicule neuf alors que le sien, d’occasion, était particulièrement délabré, et il avait convaincu celle qui deviendrait son épouse trois ans plus tard, et qu’il roulait aussi, de lui servir de caution grâce à son salaire régulier, puisque lui ne touchait pas encore le sien. Il vivait d’ailleurs chez elle, à temps partiel puisqu’il était sur la route une grande partie de la semaine et pouvait ainsi mener sa vie à sa guise, sans autres frais que ses petites dépenses personnelles, puisqu’il ne partageait jamais à la maison les factures du loyer, de l’eau, de l’électricité, du gaz ou de la nourriture, que la maîtresse des lieux et du « merchandiser » (dans le monde du business, c’était la mode des mots américains) assumait. L’amoureuse, éblouie par le jeune beau, et beau parleur, donnait : elle travaillait pour gagner leur vie et, en outre époussetait, lavait, nettoyait, décorait, fleurissait la maison pour qu’il trouve en rentrant un foyer joyeux, pimpant et propre, une femme joyeuse, propre et pimpante. Elle lui écrivait aussi des vers, pour célébrer leur amour. Il avait le beurre, l’argent du beurre et la fermière. Que demander de plus ?
(la suite bientôt)
Aimée Saint-Laurent © Tribulations d'un gigolo, Conte picaresque du XXIe siècle