« Miss Ellen, versez-moi le Thé
Dans la belle tasse chinoise, »
Théodore de Banville,
L’heure du thé
Paisible après-midi de fin d’été, de chaleur et ciel d’azur. Assises à l’ombre, nous prenons le thé au jardin, mon amie et moi. La théière d’argent, orgueil de l'hôtesse depuis quarante ans, se souvient-elle des convives des années lointaines ? Les fantômes la hantent peut-être de ceux que nous avons aimés et ne reverrons pas, des absents d’aujourd’hui dont autrefois les visages se reflétaient, déformés, dans le corps galbé de la belle pièce d’orfèvrerie, de ceux qui sont ailleurs et vivent leur vie, loin de cette table. N'en déplaise aux incrédules, les objets ont une âme.
Admirée, elle a versé le thé pour tant d’êtres disparus, éloignés, oubliés, inconnus, depuis si longtemps, la belle théière au bec ciselé en forme de gueule ouverte de canidé.
Qui sait si elle ne servira pas le thé encore longtemps à ceux que nous ne connaissons pas et ne connaîtrons pas plus qu'ils ne sauront qui nous sommes ? Puisse-t-elle leur évoquer le bref passage ici-bas des inconnus que nous serons devenus, et leur inspirer à notre égard une pensée de gratitude pour le legs sans dommage de l’objet précieux amoureusement façonné par un orfèvre émule de Benvenuto Cellini, patiné par les années, astiqué par tant de mains ancillaires, gonflées et rougies au service des travaux domestiques !
8 septembre 2021