Toujours est-il qu’au bout de neuf ans de comptages très passionnants de slips dans les rayons d' hypermarchés, notre héros du business décida de démissionner et de devenir agent commercial, à son compte. Il commença par acheter tout le matériel qu’il jugeait indispensable : des portants à installer dans sa voiture pour les vêtements dont il se fournit à Paris, dans le quartier du Sentier, et tout le reste, qui n’était pas peu. Il était sûr de réussir, le monde n’attendait que lui et ses talents de vendeur, pour ne pas dire de bonimenteur. Il lui fallut aussi faire bien des démarches administratives, comme s’enregistrer au Tribunal de Commerce de la sous-préfecture qui lui attribua un numéro et une carte de VRP. Malheureusement, en ce mois de janvier glacé où les températures, même sur la côte normande, descendirent jusqu’à moins 15°C, où chaque jour apportait son lot de neige, verglas, pluie verglaçante, froid qui dura jusqu’au mois de mai, présenter à des clients potentiels une collection de vêtements d’été s’avérait bien compromis. Il ne vendit rien.
Arriva ce qui devait arriver : six mois de ce nouveau rêve suffirent à lui démontrer qu’hélas le monde ne l’attendait pas, malgré son indéniable talent ; ce travail ne lui rapportait rien, au contraire il perdait de l’argent, et il décida d’en changer après avoir effectué, auprès du greffe du Tribunal de Commerce de la sous-préfecture, les mêmes démarches qu’au départ mais dans le sens inverse. S’écroula aussi, du jour au lendemain, la toute nouvelle société qui l’embaucha ensuite, filiale d’une célèbre fabrique de jeans ayant pignon sur rue pourtant, alors qu’elle lui avait fait miroiter monts et merveilles. Elle le licencia au bout d’un mois et, de nouveau, il se remit en quête d’un emploi et d’un salaire dans un monde qui, pensait-il, ouvrait tout grand les bras à des génies de son espèce.
Il avait changé de voiture, deux ans auparavant, optant pour une autre grosse cylindrée neuve, allemande cette fois, qu’il paya cash. Et il continua de parcourir les routes et de mener sa vie de garçon une partie de la semaine. Quand il rentrait, il était attendu comme le Messie, rapportait de temps à autre des cadeaux et les petits pots de confiture de ses petits déjeuners d'hôtel, quand il ne les avait pas ouverts. Chez lui, il savait jouer au maître des lieux. Le samedi après-midi dans une équipe, ou le dimanche matin avec des copains, il allait jouer au football. Ne prétendait-il pas que sa mère, lui eût-elle permis, quand il était enfant, de pratiquer ce sport, il aurait pu devenir footballeur professionnel, grâce aux lents battements du cœur dont il était exceptionnellement doté ? Mais, selon elle, il s’agissait là d’un sport de voyous, bien qu’elle fût anglaise, née dans un milieu populaire, et que le football ait été inventé en Angleterre en tant que sport d’abord aristocratique avant de devenir le plus populaire qui soit. La bonne mère (Dieu lui en sache gré !) voulait éviter à ses deux garçons des fréquentations douteuses. Elle l’autorisa cependant à jouer au basket, ne sachant pas, la pauvre, du fait de son ignorance des codes, que dans leur petite ville de sous-préfecture, ceux qui jouaient au basket étaient précisément une bande de jeunes voyous connus de tous, sauf elle…
Notre grand homme n’arrêta pas, par la suite, de changer de travail, le plus souvent en démissionnant pour monter en grade, ou provoquant son licenciement et le négociant afin qu’il soit accompagné d’un gros chèque, et nourrissant à chaque fois son CV des expériences passées ainsi que, pour faire bonne mesure, de diplômes universitaires qu’il ne possédait pas, mais il se disait que ses employeurs se fieraient à sa bonne mine et affirmait à son épouse mal à l’aise que personne ne contrôlerait ses dires, il en était sûr. Il fut promu en effet directeur des ventes dans une nouvelle entreprise, puis directeur commercial dans une autre, puis de nouveau directeur des ventes et de l’administration des ventes dans une troisième et finalement directeur du marketing dans la même. Ce fut le dernier employeur de sa belle carrière, ce qui l’autorisa à troquer la cravate pour le nœud papillon, avant d’être finalement encore une fois licencié (avec deux énormes chèques), et de se présenter comme victime, selon lui, de discrimination à cause de ses récentes activités syndicales, alors que selon toute vraisemblance il fut viré pour simple incompétence plutôt, car dans un monde des affaires aussi féroce où les directeurs sont bardés de qualifications de haut niveau, il n’avait jamais reçu aucune formation de marketing… autre que sur le tas.
Dans cette dernière entreprise, il eut la chance, croyait-il, de rencontrer une femme qui le regardait avec des yeux émerveillés. L’image de lui qu’elle lui renvoyait était si magnifique que la femme lui plut. Une ouvrière, bien connue pour faire les yeux doux à tous les messieurs en costume de l’entreprise (cela présupposait l’importance du salaire et du portefeuille), et même spécialiste de la chose, avait jeté son dévolu sur le benêt. Elle lui fit des confidences. Mère d’un enfant de sept ans qu’elle élevait seule, elle rêvait, pour ce pauvre petit qu’elle ne voulait pas voir solitaire, d’une fratrie légèrement plus conséquente. Elle fit de l’œil au beau directeur du marketing qui trop heureux d’être admiré se laissa embobiner. Rendez-vous romantiques, sur le temps du repas de midi, ils allaient parfois prendre un café ensemble, non loin du siège de l’entreprise. C’est d’ailleurs là, un jour de janvier ensoleillé, que son épouse le surprit en la galante compagnie de l’élue du moment, égérie en cheveux, assise à côté de lui, et dont aveuglé par les manigances de la professionnelle, il ne voyait pas la laideur ordinaire et la vulgarité flagrante. La compagne officielle, qui s’était mise sur son trente-et-un de bourgeoise pour l’occasion, tailleur noir, créoles en or aux oreilles, carré de soie, etc., se rendit sur place et ayant repéré, garée en face d’un café, la grosse cylindrée allemande dont elle connaissait le numéro d’immatriculation par cœur, gara son propre véhicule juste derrière, traversa la route et entra dans le café. Elle y aperçut, tout au fond de la salle, son mari en compagnie d’une nana. Elle se dirigea vers eux, qu’aujourd’hui elle imagine pétrifiés de stupeur, prit place en face de lui et lui demanda de lui payer un café, sans jeter un coup d’œil à la conquérante qui ne sachant que dire, finit par se lever et s’éclipser plutôt gênée, pour le plus grand plaisir de la visiteuse impromptue, mais au grand dam de son mari, pris en flagrant délit de galanterie illicite.
(à suivre)
Aimée Saint-Laurent © Tribulations d’un gigolo, Conte picaresque du XXIe siècle