Ses activités syndicales et bien d’autres activités bien moins louables l’éloignèrent beaucoup de chez lui. Bécassine mettait ses absences sur le compte du travail et du dévouement à la bonne cause, jusqu’à ce qu’elle se rende compte, au bout des vingt-cinq ans de syndicalisme du gigolo, que la bonne cause n’était pas celle qu’elle croyait. Bien que, rattrapé par l’âge, il ait été atteint par celui de la retraite, rien n’avait changé dans sa vie, il partait toujours autant, et découchait environ deux nuits par semaine, tandis que son épouse passait son temps à attendre des jours meilleurs. Les jours meilleurs arrivèrent avec le confinement dû à la pandémie de Covid. Il fut obligé de rester à la maison puisque tout avait fermé. Ce furent les deux mois les plus heureux de la vie de son épouse. Dans l’ignorance de la réalité, elle pouvait enfin mener une vraie vie de couple retraité. Mais tout a une fin, et il reprit ses activités et renoua avec ses absences.
Il séjournait à l’hôtel, avait-il toujours dit; elle ne se méfiait pas. Un soir de tout début d’hiver, un vendredi, l’année du Covid, alors que le confinement s’était mué en couvre-feu, il rentra visiblement agressif de sa permanence syndicale (ou d’ailleurs, ainsi qu’elle fut plus tard amenée à l’envisager). Après un dîner qu’elle avait préparé avec soin comme à chaque weekend, et pendant lequel il s’était montré maussade, il s’installa sur le canapé, devant la télévision qu’il alluma. A l’époque il ne ratait pas l’émission hautement culturelle « Scènes de ménage », qui le faisait rire aux éclats… Peut-être y cherchait-il l’inspiration.
Au moment où, s’étant levée ce matin-là en même temps que lui, c’est-à-dire aux aurores, et fatiguée de sa journée pleine d’imprévus et de difficultés, son épouse voulut aller se coucher, il se mit à hurler « et puis d’abord, je n’ai jamais pu voir un film ou un match de foot en entier à la TV !» Interloquée, elle ne comprit pas ce qui se passait. Ils avaient maintes fois bel et bien regardé ensemble, en entier, films et matches de football auquel elle n’avait jamais rien compris, mais qu’elle regardait pour lui faire plaisir. Puis il se leva, lui tourna le dos et ajouta « je demande le divorce !» Elle crut qu’il était devenu fou, alla chercher son oreiller et s’installer dans une autre chambre pour la nuit, après avoir pris soin de fermer la porte à clé.
Il lui imposa le conflit pendant des jours et des jours, se calmant un peu seulement le jour de Noël. Elle crut au miracle. En réalité il n’avait pas eu lieu, c’était une simple accalmie, sûrement une ruse de Sioux ; ses crises de colère recommencèrent, redoublèrent. Puis vinrent les insultes et les menaces de mort répétées. Elle en eut le cœur brisé, mais resta sur la défensive. Ces scènes s’étaient déjà produites quatre ans auparavant, elle n’en avait pas compris la raison, mais après qu'elle en eut parlé à un avocat de ses amis, qui lui mit la puce à l'oreille, il s’était finalement assagi. En apparence. Elle croyait donc qu’il s’assagirait de nouveau. Il était sur une autre longueur d’onde, depuis longtemps, et tout était calculé, elle ne le savait pas.
Un après-midi de janvier de l’année suivante, après une dispute fomentée par lui pour une vétille comme d’habitude, il commença à porter à sa voiture ses affaires entassées dans un coffre de rangement qu’il était allé chercher au grenier. Elle réussit à le convaincre de ne pas faire ça. Prise au dépourvu, et complètement décontenancée, elle avait téléphoné chez un avocat. La secrétaire lui avait donné le numéro de téléphone d’une médiatrice familiale. Elle avait appelé. La médiatrice lui demanda le numéro du grand seigneur qu’elle appela, mais celui-ci refusa les services d’une tierce personne dont il n’avait pas besoin, dit-il. Finalement, il retourna à sa voiture et rapporta ses affaires à la maison. Il en profita pour avertir son épouse incrédule que la prochaine fois serait la bonne. Elle ne comprenait rien à ces éclats de colère rampante, insidieuse, permanente, que rien ne justifiait à ses yeux dans leur vie de tous les jours, rien n’ayant changé de son côté. C’était impossible de le comprendre, puisqu’il jouait la comédie. Il devait bien voir que tout indiquait qu’elle l’aimait profondément, qu’il était pour elle l’absolu centre du monde, et ne voulait que son bien. Elle vivait depuis longtemps dans un monde qui n’existait plus et ne s’en était pas rendu compte. Il vivait dans l’illusion que tout serait mieux pour lui ailleurs, fantasme du cheval qui pense que l’herbe est plus verte de l’autre côté de la clôture. Peut-être n’était-il tout simplement plus libre de ses décisions, ou peut-être était-il malade.
Un soir du début du mois de mars, à peine rentré à la maison, il annonça qu’il avait, sans concertation aucune avec son épouse qui ne pratiquait plus l’équitation depuis longtemps, vendu les trois chevaux de selle qu’il montait de temps à autre le dimanche. Le symbole était dévastateur puisqu’ils s’étaient installés à la campagne trente-deux ans auparavant pour monter à cheval en disposant de leurs propres montures et qu’il n’avait jamais été question qu’ils changent de vie. Les maquignons venaient chercher les trois chevaux le lendemain matin à la première heure, ajouta-t-il. Autrement dit, il renonçait à son rôle de gentleman-farmer, celui qu’il avait réalisé après qu’il avait aussi fait partie de ses rêves d’enfant, puisqu’en ces temps lointains il jouait avec une ferme miniature et les animaux idoines, que sa mère lui empruntait d’ailleurs au moment de Noël pour animer sa crèche. L’éternel insatisfait qu’il s’était montré toute sa vie, savait-il seulement ce qu’il voulait, excepté toujours plus, toujours mieux, toujours plus grand, toujours plus cher, toujours du nouveau, toujours autre chose ? L’esprit du capitalisme lui avait-il à ce point tourné la tête ? N’était-il pas en voie d’aliénation dans tous les sens du terme, social et psychiatrique ? Elle comprit qu’il renonçait par-là à ce qui avait donné un sens à leur vie de couple depuis plusieurs dizaines d’années, mais qui lui avait aussi servi, en se reposant sur elle, à vivre sa vie de garçon au loin.
Par-dessus tout, vendre le vieux cheval qu’on lui avait donné contre bons soins, six ans auparavant, était peu honorable, insensé, et même criminel de la part d’un gentleman-farmer, fût-il tout sauf authentique, voire noble ! Monsieur le Directeur avait décidé. Sauf que Monsieur le Directeur, grand Mamamouchi devant l’Eternel, allait à partir de là, et pendant un long moment, trouver un certain nombre de bâtons dans les roues de son carrosse, malgré toutes ses tentatives de manipulation, toutes ses ruses, tous ses plans assurés de réussite !
Furieuse de ne pas avoir participé à la décision, honteuse et malheureuse d’imaginer le sort qui attendait la pauvre bête, et désireuse de montrer qu'elle aussi avait droit à la décision (le Code Napoléon n'était plus en vigueur depuis belle lurette), la pseudo-fermière réunit vite dans sa tête tous les paramètres de la décision à prendre et décida, après l’arrivée des acheteurs, à la première heure de ce samedi matin de s’interposer, et de s’imposer. Elle les vit, un petit gros qui marchait avec une canne et une jeune femme, aidés de leur cavalier habituel, monter à pied le chemin, et emmener jusqu’au portail de la propriété, vers un sort inconnu, la boucherie peut-être, les deux jeunes chevaux de course imprudemment achetés seulement six ans auparavant par le gentleman-farmer qui ne put jamais les monter en extérieur. Il s’était contenté de promenades calmes sur le dos du vieux hongre en retraite, donné par sa propriétaire, après une vie mouvementée et malheureuse de concours hippiques. Infantile, il avait pourtant l’habitude de se montrer exagérément tendre avec ses chevaux. A l’heure de leur distribuer leur ration du matin, qu’ils attendaient en piaffant d’impatience, il commençait par les agacer de bisous sur le bout de leur museau, pendant de longues minutes, pour qu’ils ne manquent pas de tendresse… C’était sûrement ce dont ils avaient le plus besoin après une nuit de jeûne.
Peu après leur achat, il avait été obligé de donner les deux jeunes pur-sang à dresser, car ils ne connaissaient rien à un autre cavalier qu’un jockey. Ils n’étaient accoutumés qu’à la vitesse. Mais comme ils avaient été incapables de gagner une seule course, leurs propriétaires s’en étaient débarrassés au profit du premier quidam venu. Encore une fois, notre gigolo s’était empressé de prendre le plumage du dindon de la farce, et s’était fait plumer. Vieux cavalier peu chevronné il avait bien tenté de « dresser » la jeune et belle jument noire, qui répondait au nom peu féminin d’Ascot. Il s’y était échiné et obstiné toute une matinée dans la carrière, parce qu’elle se traversait. Il s’était pourtant réveillé, ce jour de décembre, avec une douleur à la jambe, due au nerf sciatique. Son épouse lui avait déconseillé de monter à cheval mais il détestait les conseils, qu’il assimilait à des ordres qu’un homme digne de ce nom ne reçoit pas. Sûr d’un bon résultat, il avait beau tout faire pour que la jument marche droit, elle continuait de se traverser. Médiocre cavalier, il ne savait probablement pas comment s’y prendre avec « les aides », pour qu’elle se redresse. Il finit par lâcher prise et la reconduire au box, et obtint pour résultat que la sciatique qui s’était invitée sur sa jambe redoubla. La nuit suivante et le lendemain, il ne marchait plus qu’à quatre pattes et son épouse dut prendre rendez-vous pour lui chez le médecin et l’y conduire. Il resta hors d’état de nuire à ses chevaux les jours suivants. Une fois, un clash sans importance avait eu lieu devant la pseudo-fermière entre un jeune vétérinaire et le vieux cavalier, disputant dérisoirement de leur taille respective. Ce dernier affirmait être le plus grand des deux, or les mensurations données pour le départage le contredirent, le jeune vétérinaire était plus grand que lui ; alors, la fermière, honteuse de la mégalomanie de son mari ainsi clairement révélée, quitta l’arène.
(à suivre)
Aimée Saint-Laurent © Tribulations d’un gigolo, Conte picaresque du XXIe siècle