La France défigurée

Un monument se répare, une vie humaine ne se remplace pas.

La France défigurée

Bien sûr, nous déplorons du fond du cœur l’incendie terrible qui vient de défigurer Notre-Dame de Paris, de défigurer Paris, de défigurer la France, d’abîmer l’un des plus vénérables joyaux de notre pays et du monde. Oui, nos artisans auront le savoir et les compétences de reconstruire de leurs mains ce que le feu a détruit et de rendre à la cathédrale sa splendeur et son rayonnement. Oui, les sommes colossales nécessaires à la reconstruction et aux réparations seront réunies dans un geste de solidarité exceptionnel à la mesure de ce gigantesque cauchemar. D’ailleurs, déjà le grand capital, si prompt à se défausser de ses simples devoirs citoyens grâce à l’optimisation fiscale, vient dans un geste théâtralement magnanime offrir ses millions à la souscription nationale comme les nobles d’antan se refaisaient une virginité d’âme et pensaient gagner le paradis en finançant les bâtisseurs d’églises. Et la cathédrale renaîtra, magnifique dans le ciel de Paris. La voir défigurée ne sera plus qu’un mauvais souvenir.

Mais Notre-Dame de Paris n’est pas seulement le symbole de Paris et de la France. Elle fut bâtie au service d’un dieu qui prêcha l’humilité et la pauvreté, un Dieu qui fustigea le veau d’or si révéré, entre autres, par un président qui voudrait que la jeunesse de notre pays rêve de devenir milliardaire, en totale contradiction avec l’enseignement chrétien qui a fondé notre société, ce que même la mécréante que je suis n’hésite pas à reconnaître. L’incendie qui a défiguré hier soir la cathédrale de Paris ne manquera pas d’être interprété par d’aucuns comme un signe de la colère de Dieu contre un tel état d’esprit, celui qui régit désormais notre société et érige l’appât du gain en valeur absolue, plaçant le profit avant l’homme.

Mais Paris défiguré, la France défigurée, c’est aussi et surtout tous ces blessés aveuglément pris pour cibles par les forces d’un ordre qui a cessé d’être républicain sur l’injonction d’un gouvernement intraitable, au service du grand capital. Témoin du désastre qui a ravagé Notre-Dame, le Président a-t-il songé un seul instant à tous ces Français éborgnés par des armes de guerre dont l’œil ne sera jamais reconstruit et qui ne verront jamais plus la cathédrale comme ils la voyaient auparavant ? A-t-il songé un seul instant à tous ces amputés qui n’avaient peut-être que leurs mains pour travailler comme les artisans qui travailleront au service de la reconstruction du monument endommagé, et dont la main ne sera jamais reconstruite ? A-t-il songé que ce que la vie fait d’un être humain ne se remplace pas à l’identique comme se remplacent les pierres et la charpente d’une cathédrale ? A-t-il songé aux incendies que provoquent les armes que son gouvernement vend à l’Arabie saoudite alors que celle-ci les utilise contre d’innocents citoyens yéménites affamés ? Les flammes et la fumée des incendies sont les mêmes dans tous les pays du monde et les incendies dus à la guerre sont provoqués et tuent sciemment.

Un jour prochain, Paris ne sera plus défiguré, mais la France le restera dans l’histoire du règne de notre jeune président. Défigurée par la souffrance de ces blessés, par la perte irrémédiable de leurs yeux et de leurs mains et d’autres fonctions vitales, défigurée par la souffrance d’autres peuples. On remplace les objets, on ne remplace pas les êtres humains, monsieur le Président.

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