Sacrifices humains

Dans la conclusion de Sacrifices humains, Une histoire de la prédation sociale (paru en novembre 2019), je soulignais que nous présenter le néolibéralisme comme le meilleur des mondes, c'est oublier les désastres de toute sorte qui jalonnent l'histoire de la Terre et de l'humanité. J'indiquais qu'une catastrophe imprévisible nous obligerait enfin à ouvrir les yeux. Nous y sommes.

"Les sacrifices humains d’aujourd’hui, massifs, révèlent que l’idéologie néolibérale mondialisée, dérégulée, sans morale, sans repères autres qu’économiques, prête à sacrifier tous les devoirs de l’Etat, à commencer par celui de la protection des citoyens ou de l’éducation des jeunes, voire l’Etat lui-même, l’Etat de Droit, au profit d’une « élite » transnationale qui s’est arrogée la place des dieux, par une opération que nous appellerions théomorphisme ou théomimesis, manifestation séculière et pathologique de leur hubris, ne peut que continuer de développer cette monstruosité comme un cancer jusqu’à ce qu’un événement charnière, probablement imprévisible, pareil aux extinctions de masse qui eurent déjà lieu sur cette terre (Benton, 2003), fasse basculer l’ancien monde et advenir le nouveau, ou engloutisse purement et simplement l’humanité, maintenant qu’elle a atteint le stade de la première société qui sache qu’elle peut se détruire de façon absolue. Mais la conscience que nous avons de cette épée de Damoclès sur nos têtes n’est pas nouvelle. Un grand savant a écrit : « L’homme, par son égoïsme trop peu clairvoyant pour ses propres intérêts, par son penchant à jouir de tout ce qui est à sa disposition, en un mot, par son insouciance pour l’avenir et pour ses semblables, semble travailler à l’anéantissement de ses moyens de conservation et à la destruction même de sa propre espèce. […] En négligeant toujours les conseils de l’expérience, pour s’abandonner à ses passions, il est perpétuellement en guerre avec ses semblables, les détruit de toutes parts et sous tous prétextes […] On dirait qu’il est destiné à s’exterminer lui-même après avoir rendu le globe inhabitable». Ces lignes, citées par A. Bourguignon (1989), ont été écrites en 1817, soit il y a deux siècles, par le naturaliste Jean-Baptiste de Lamarck (1744-1829).

Un sursaut majeur, un réveil s’impose donc à l’humanité entière mais surtout à ses « élites », dont l’empreinte carbone est proportionnelle à la richesse, sans qu’il soit besoin d’une quelconque religion, pour redonner à la Vie, sous toutes ses formes, un caractère sacré, celui que l’idéologie néolibérale piétine avec le plus grand mépris, la plus insupportable arrogance, la plus stupide futilité, pour le malheur de tous. Mais il n’est plus temps de se payer de mots. Il est indispensable que le caractère sacré de la Vie soit reconnu et inscrit dans les textes de loi, au niveau mondial, et que cette loi soit suivie d’effet. Comment faire, tout en continuant de produire des armes de plus en plus nombreuses et de plus en plus létales et des produits de plus en plus toxiques ? La question d’un moratoire, à l’échelle mondiale, mérite d’être posée ; il est pourtant à craindre qu’elle ne soit éludée, que la construction d’un monde meilleur ne soit pas unanimement à l’ordre du jour, et que les sacrifices humains perdurent aussi longtemps que perdurera l’humanité, rendant magnifiques et indispensables, mais le plus souvent vains, les luttes et les rêves des classes laborieuses.

Peut-être cependant, l’humanité n’aura-t-elle pas le temps de réagir. Ce n’est pas se montrer millénariste que d’imaginer qu’une catastrophe imprévisible peut survenir, comme celle qui s’est produite il y a 65 millions d’années, à la fin du Crétacé, et fit disparaître la moitié des formes de vie alors existantes ou, pire encore, comme celle d’il y a 251 millions d’années, à la fin du Permien, et fit disparaître 90 % des formes de vie terrestre et aquatique (Benton, 2003), qui mettra tout le monde d’accord."

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