Fin d'un monde

Le monde où tu m’avais élue compagne de tes jours jusqu’au dernier n’existe plus. A-t-il jamais existé ou l’ai-je rêvé ? Ce moi, qui t’aime passionnément, désespérément, à tes yeux n’existe plus. Ton indifférence m’a rendue invisible.

« Cesser d’être aimée, c’est devenir invisible »      

                  (Marguerite Yourcenar, Feux)

 Fin d’un monde,

Le monde où tu m’avais élue compagne de tes jours jusqu’au dernier n’existe plus. A-t-il jamais existé ou l’ai-je rêvé ? Ce moi, qui t’aime passionnément, désespérément, à tes yeux n’existe plus. Ton indifférence m’a rendue invisible.

Le bonheur fragile de chaque instant en ta présence, le thé pris à deux dans une pâtisserie de Paris ou au soleil du jardin à chaque retour du printemps, les cavalcades botte à botte, éperons cliquetant, au plus profond de la forêt les jours d’hiver et de grand vent, les baignades en toutes saisons entre lever de soleil et coucher de lune dans les remous glacés de la Manche, les siestes de juillet, à demi-nus, sur les galets brûlants de la plage, la douceur des nuits à deux, cœur contre cœur, âme contre âme, main dans la main, la paix banale et exquise de chaque jour avec toi en la chaumière perdue au milieu de la verdure, loin de la fureur des hommes et du vacarme des routes, l’infini des ciels étoilés interrogé ensemble, ces trésors si précieux de chaque instant où l’on voudrait croire au paradis sur terre, où nous célébrions la vie simple et l’amour, n’existent plus. Tu les as abolis. Ton indifférence m’a rendue invisible.

Ce chef d’œuvre, cette chance, nos rêves réalisés à deux vies, se sont fracassés en l’espace d’un orage. Le rêve n’existe plus. Tu m’as laissé le cauchemar, éveillée. Du jour au lendemain, en proie à tes démons, tu m’as exclue de ton univers, chassée de ta mémoire. « Notre », « nous »,  « nos », ces jolis mots n’existent plus pour toi. Il n’y a plus que le vertige au bord du précipice. Ton indifférence m’a rendue invisible.

Mon amour ne connaissait pas de frontières, il t’emportait dans le secret de mon cœur, aux quatre coins de la terre. Le mal de toi m’assaillait souvent, comme ce dimanche après-midi en Carélie, sur l’île de Kiji, perle du lac, près de l’église de la Transfiguration toute de bois bâtie, ou ce soir de novembre devant le vol des pélicans blancs au-dessus des eaux émeraude et chaudes de Cayo Coco, ou sur l’île de Santiago du Cap-Vert où ton ancêtre d’ Afrique avait dû séjourner avant l’Angleterre négrière, ou sur les docks de Liverpool d’où il fut transporté à fond de cale aux Amériques, puis vendu à la Barbade et baptisé Boyce.

Mon amour emportait ton image et notre amour partout où j’allais, personne ne me manquait comme toi, partout et toujours. De là-bas, j’espérais que mon amour, resté inscrit dans les objets rassemblés au fil des ans, t’enveloppait chaudement dans notre maison, pendant que les avions de nuit, de jour, vers l’Est, vers l’Ouest, me transportaient ailleurs à huit mille mètres d’altitude et huit cent kilomètres heure. Pensais-tu seulement à moi ? Ton indifférence avait-elle commencé à me rendre invisible ?

Je suis rentrée des cinq continents avec, dans mes bagages, mon éternelle solitude et l’image à jamais douloureuse de ton absence et, désormais, de la fin de notre monde.

                                                                                                 26 septembre 2021                    Aimée Saint-Laurent ©

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