Le monde d'après ?

Je venais juste de terminer la rédaction du manuscrit "Exit l'humain? La condition humaine de la modernité à l'épreuve du néolibéralisme" quand la pandémie s'est déclarée, qui m'a obligée à écrire une postface. La voici.

La rédaction de l’analyse qui fait l’objet de Exit l’humain ? La condition humaine de la modernité à l’épreuve du néolibéralisme, était terminée depuis plusieurs semaines quand ce qui n’était encore qu’une épidémie de Covid 19 en Chine a atteint la France après l’Italie, mais avant l’Espagne puis l’Allemagne, la Grande-Bretagne, les autres pays d’Europe puis les Etats-Unis, se transformant peu à peu en pandémie. Voilà donc que se profilait, grandeur nature, comme une expérimentation in vivo, l’épreuve qui mettrait réellement aux prises la condition humaine et le néolibéralisme. Si les observateurs dont nous nous targuons d’être, s’appuyant sur les leçons de l’Histoire, pouvaient craindre l’événement, ils ne l’imaginaient pas si proche, ni si désastreux. Or que voyons-nous ? Les Etats les plus riches du monde sont désemparés devant l’étendue de la catastrophe dont ils constatent que, malgré leurs moyens techniques et humains, ceux-ci s’avèrent néanmoins largement insuffisants pour juguler la pandémie, faute de financement adéquat des systèmes de santé depuis des lustres, et faute de prévoyance alors qu’on sait que gouverner c’est prévoir. Les gouvernements de la planète se conduisent, depuis longtemps, contrairement à toute rationalité (celle qu’ils portent aux nues pourtant), comme si un tel scénario, pourtant récurrent dans l’histoire de l'humanité, était tout à fait improbable. Les hommes ont été capables d’aller dans la lune (il y a 50 ans), ils ne sont pas capables, par dogmatisme, de faire face intelligemment à une pandémie qui tue aveuglément.

Examinons de plus près, par ordre chronologique, le cas de la France, et la réaction du gouvernement français à l’arrivée de l’épidémie.

Le 18 février 2020, reçu au 7/9, l’émission matinale de Nicolas Demorand sur France-Inter, le ministre de la santé et des solidarités, Olivier Véran  répond à la question : « Ce scénario pandémique, c’est une hypothèse de travail, c’est un risque crédible, c’est un risque imminent? » Réponse du ministre : « Je n’ai pas besoin de vérifier que la France soit prête, la France EST prête. Elle est prête parce que nous avons un système de santé extrêmement solide. »

Le 23 février, au 20 h d’A2, en direct depuis le centre de crise du Ministère de la Santé, le ministre assure : « Croyez-moi, il n’y aura pas un seul département français qui ne sera pas équipé pour faire face à une menace épidémique si la situation devait se présenter. Croyez-moi, nous faisons attention à absolument tout. Rien ne relève du détail, tout est important. » Il souligne que le gouvernement a « consulté, préparé, anticipé ».

Le 3 mars, sur BFM TV, le ministre répète : « L’hôpital français EST prêt, la médecine de ville EST prête. Nous faisons en sorte de fournir tout le matériel nécessaire aux hôpitaux et aux professionnels de santé de ville ». Il dit aussi, en ce qui concerne l’approvisionnement des pharmacies en masques pour les professionnels de santé : « Les camions sont arrivés hier en priorité dans l’Oise car il ne vous aura pas échappé que l’Oise est en situation particulière », il ajoute qu’il procède dès le matin de ce 3 mars à un nouveau déstockage de plusieurs millions de masques.

Or le 10 mars, les masques sont toujours manquants chez les professionnels de santé, y compris dans les hôpitaux.

Le 13 mars, sur Europe 1, le ministre déclare qu’il a informé dès la veille au soir tous les leaders syndicaux des médecins libéraux ainsi que le président du Conseil national de l’ordre des médecins qu’ils auraient des masques FFP2 « à haut niveau de technicité » dans « l’immédiat ».

Le 16 mars, dans son allocution aux Français, le Président de la République, E. Macron déclare :

« La Nation soutiendra ses enfants qui, personnels soignants en ville, à l’hôpital, se trouvent en première ligne dans un combat qui va leur demander énergie, détermination, solidarité. Ils ont des droits sur nous. Nous leur devons évidemment les moyens, la protection. Nous serons là. Nous leur devons des masques, du gel, tout le matériel nécessaire et nous y veillons et veillerons. Nous avons décidé avec les scientifiques de réserver les masques en priorité pour l’hôpital et pour la médecine de ville et de campagne, en particulier les généralistes, les infirmières désormais en première ligne aussi dans la gestion de la crise. Des masques seront livrés dans les pharmacies dès demain soir dans les 25 départements les plus touchés. Mercredi pour le reste du territoire national. J'ai aussi entendu le message des spécialistes, en particulier des chirurgiens-dentistes et beaucoup d'autres. Des solutions seront trouvées avec le Ministre de la Santé dans les prochaines heures. » Il annonce que des masques seront livrés dès le lendemain soir (mardi 17 février, donc) dans les  pharmacies des 25 départements les plus touchés et dès le mercredi 18 mars pour le reste de la France.

Or, le 17 mars, les masques manquent toujours. Même chose le mercredi 18, ainsi qu’en témoigne le Dr Jean-Paul Hamon, Président de la Fédération des médecins de France, car ce sont des masques chirurgicaux, peu protecteurs, qui ont été livrés et non des FFP2. Les hospitaliers n’ont pas de masques, ni les personnels des EHPAD, ni les résidents de ces EHPAD, ni les pompiers, ni les gendarmes. Personne ne peut se protéger. D'ailleurs on nous fait comprendre qu'ils ne servent à rien ... pourtant E. Macron en portera un lors de sa visite à l'hôpital de campagne de Mulhouse, le 25 mars.

Le 20 mars, devant le Sénat, le ministre déclare, apparemment gêné aux entournures : « Nous étions un pays qui hélas n’était pas préparé du point de vue des masques et des équipements de protection à une crise sanitaire, en raison d’une décision qui a été prise il y a neuf ans ». Autrement dit il découvre, le 20 mars, que ses affirmations péremptoires du 3 mars étaient tout simplement fausses. La France était "en même temps" prête et non préparée. Ne cherchons pas à élucider davantage la pensée complexe.

Le 21 mars, le ministre, lors d’une conférence de presse, concède que « lorsque le Covid 19 est apparu, il ne restait qu’un stock d’Etat de 117 millions de masques chirurgicaux pour adultes et aucun stock stratégique d’Etat en masques FFP2. » 

Voilà donc qui nous gouverne, qui nous protège, qui anticipe ! En réalité rien n’a été fait. Nous n'avons eu droit qu'à de beaux discours (peu efficaces pour se protéger).

Si la réalité n’était pas aussi tragique, on serait en droit de sourire des grandes déclarations de reconnaissance et d’admiration d’E. Macron envers les personnels hospitaliers, et de ce qui prend l’allure d’un revirement spectaculaire de sa philosophie politique (comme s’il venait de découvrir la pierre philosophale), tels qu’on peut les lire dans son allocution du 12 mars 2020, dont nous reproduisons les passages les plus caractéristiques de ces phénomènes.

 « Depuis quelques semaines, notre pays fait face à la propagation d'un virus, le Covid-19, qui a touché plusieurs milliers de nos compatriotes. J'ai, bien entendu, ce soir, avant toute chose, une pensée émue et chaleureuse pour les familles et les proches de nos victimes. Cette épidémie qui affecte tous les continents et frappe tous les pays européens est la plus grave crise sanitaire qu'ait connu la France depuis un siècle. Dans l'immense majorité des cas, le Covid-19 est sans danger, mais le virus peut avoir des conséquences très graves, en particulier pour celles et ceux de nos compatriotes qui sont âgés ou affectés par des maladies chroniques comme le diabète, l'obésité ou le cancer.

Durant plusieurs semaines, nous avons préparé, agi. Les personnels des hôpitaux, médecins, infirmiers, ambulanciers, les agents des Samu et de nos hôpitaux, les médecins de ville, l'ensemble des personnels du service public de la santé en France sont engagés avec dévouement et efficacité. Si nous avons pu retarder la propagation du virus et limiter les cas sévères, c'est grâce à eux parce que tous ont répondu présents. Tous ont accepté de prendre du temps sur leur vie personnelle, familiale, pour notre santé. C'est pourquoi, en votre nom, je tiens avant toute chose à exprimer ce soir la reconnaissance de la Nation à ces héros en blouse blanche, ces milliers de femmes et d'hommes admirables qui n'ont d'autre boussole que le soin, d'autre préoccupation que l'humain, notre bien-être, notre vie, tout simplement. »

« Un principe nous guide pour définir nos actions, il nous guide depuis le début pour anticiper cette crise puis pour la gérer depuis plusieurs semaines et il doit continuer de le faire : c'est la confiance dans la science. C'est d'écouter celles et ceux qui savent. Les plus grands spécialistes européens se sont exprimés ce matin dans une publication importante. J'ai réuni aujourd'hui, avec le Premier ministre et le ministre de la Santé, notre comité scientifique de suivi. Nous avons en France les meilleurs virologues, les meilleurs épidémiologistes, des spécialistes de grand renom, des cliniciens aussi, des gens qui sont sur le terrain et que nous avons écouté, comme nous le faisons depuis le premier jour. Tous nous ont dit que malgré nos efforts pour le freiner, le virus continue de se propager et est en train de s'accélérer. Nous le savions, nous le redoutions ». S'il le savait, que n'avait-il pris des mesures urgentes pour que les personnels soignants soient munis de tous les équipements nécessaires !

Notre président qui a pourtant fustigé et, après au moins ses deux prédécesseurs, drastiquement réduit les services publics, semble soudain découvrir leur importance, découvrir que les gens qui n'étaient rien sont subitement tout, et voudrait nous faire entrevoir des lendemains qui chantent :

« Mes chers compatriotes, il nous faudra demain tirer les leçons du moment que nous traversons, interroger le modèle de développement dans lequel s'est engagé notre monde depuis des décennies et qui dévoile ses failles au grand jour, interroger les faiblesses de nos démocraties. Ce que révèle d'ores et déjà cette pandémie, c'est que la santé gratuite sans condition de revenu, de parcours ou de profession, notre Etat-providence ne sont pas des coûts ou des charges mais des biens précieux, des atouts indispensables quand le destin frappe. Ce que révèle cette pandémie, c'est qu'il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché. Déléguer notre alimentation, notre protection, notre capacité à soigner notre cadre de vie au fond à d'autres est une folie. Nous devons en reprendre le contrôle, construire plus encore que nous ne le faisons déjà une France, une Europe souveraine, une France et une Europe qui tiennent fermement leur destin en main. Les prochaines semaines et les prochains mois nécessiteront des décisions de rupture en ce sens. Je les assumerai. »

 Or tout sonne faux dans ces diverses déclarations gouvernementales. A l'épreuve du néolibéralisme, la condition humaine de la modernité s’enfonce dans les ténèbres d’un âge que nous croyions révolu. Si seulement à quelque chose malheur était bon, et si le monde d’après se révélait meilleur, ce serait une bonne surprise, pour les survivants. Une chose est certaine, ce n’est surtout pas, jamais, du côté des gouvernements qu’il faut rechercher l’humain, mais du côté des soignants dont l’humanité n’est plus à démontrer en ces temps où ils luttent contre la montre pour sauver des vies, au détriment de la leur, dans le dénuement que leur imposent de monstrueux gouvernements néolibéraux, à l’idéologie plus que jamais indéniablement mortifère.

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