"Dans la nuit de cinq heures du matin, sous les ailes du 747, Rio a des allures de star : poussière de strass et de paillettes, piquetées dans les soies violettes et les satins noirs des pains de sucre" Jean-Michel Maulpoix (Chutes de pluie fine)
Vision de Lisbonne (à Paul)
Il fait sombre sur l’aéroport de Lisbonne. Nous embarquons patiemment, pressés comme des harengs dans une boîte à sardines. Un bel oiseau, ailes et fuselage d’argent (je pense à Leonardo qui avait tenté de l’imaginer et de le dessiner) va bientôt m’emporter vers un rêve inconnu au nom chargé d’histoire. Praia de Santiago. Les îles du Cap-Vert. Y trouverai-je la trace de ton ancêtre devenu esclave ? Lesdites « Grandes Découvertes ». Le Commerce triangulaire. L’ignominie des hommes, des puissants, de ceux qui aiment le pouvoir et l’argent au détriment de leurs semblables. L’immense malheur de ces êtres au magnifique corps d’ébène, « bois d’ébène » précisément, déracinés de leur Afrique, transportés comme du bétail ou des grumes, à fond de cale, pour traverser l’Atlantique. Leurs familles, leurs espoirs, leur passé, leur quotidien, soudain enfuis, brisés, anéantis, broyés, par l’atroce machinerie capitaliste.
Deux mois au moins de cauchemar, enchaînés, les morts avec les vivants, à affronter dans cet état, les vagues, le gros temps, la nausée, les coups de chien, les tempêtes, les ouragans, le froid, l’humidité, la faim, la soif, la chaleur suffocante, les coups de tabac, l’odeur des excréments, des vomissures, tour à tour, avant d’être superficiellement rafistolés et vendus, nus, aux riches planteurs des Amériques à moins d’être jetés par-dessus bord auparavant, morts. Ton ancêtre Boyce, parmi eux, à destination de la Barbade. A ton insu, à son insu aussi, il poursuit sa vie en toi. Sa vie sacrée comme toute vie. Il t’a légué ce corps de dieu, que j’ai tant admiré, aimé, caressé, que Praxitèle aurait pris pour modèle à sculpter de son Hermès à Olympie.
Nous décollons. L’oiseau d’argent survole d’un coup d’aile, en virant de bord, en direction du sud, la ville éclairée. Avec ces milliers de lumières dans l’obscurité, ce ne sont plus des rues, des maisons, des monuments, des automobiles, ce ne sont plus les ponts sur le Tage et les navires amarrés aux quais, ce n’est plus Bélem la blanche, la Tour, et le Monastère des Hiéronymites, où pour l’éternité dort l'âme de Vasco de Gama, c’est la vitrine d’un joaillier, et sur l’étoffe de moire, ses rivières de diamants, ses bracelets d’or, ses précieuses pierreries, ses rubis, ses émeraudes, ses perles, trésors des Indes et de l’Orient. Ce sont étoiles du firmament, qui brillent un instant au sol sous l’aéronef en partance, comme les bijoux d’un songe éphémère, qui s’efface bientôt pour laisser place à la nuit noire de l’Espace.
29 décembre 2022 Aimée Saint-Laurent © (Nouveaux Chants de Pénélope)