La loi précise : L'Etat est garant de l'égalité de traitement des personnes handicapées sur l'ensemble du territoire et définit des objectifs pluriannuels d'actions.
Avec l'aide de son frère, Clément témoigne :
"Je m’appelle Clément Hénault. J’ai 23 ans et je suis non-voyant depuis l’âge de onze mois. Depuis mon baccalauréat, je me bats pour suivre des études supérieures. C’est un parcours du combattant. Je vis dans un monde de voyants, où a priori rien n’est fait pour les aveugles.
Cette année, j’ai vécu une expérience qui m’a profondément bouleversé et découragé de continuer. Tout avait pourtant bien commencé : j’avais été admis à l’Institut Régional du Travail Social de Montrouge, près de chez moi, pour y suivre une formation de Conseiller en économie sociale et familiale, un métier au service des gens et qui pour cette raison m’attirait. J’avais passé l’entretien de motivation fin juin. J’étais très motivé.
Le premier jour, comme les autres étudiants, on m’a offert un livre en noir, Les Métamorphoses de la question sociale, une chronique du salariat.
« Comment je peux le lire ? », j’ai demandé. « « Tu le lis si tu veux », m’a répondu Marine Mauduit, responsable handicap.
A-t-elle jamais essayé de lire en fermant les yeux ? J’ai trouvé cette réponse absurde et choquante. J’ai tout fait pour trouver une version numérique, accessible de ce livre. En vain. Avec le recul, je crois que ça en disait long. Dès le début, rien n’a été fait pour faciliter mon intégration. Rien. C’est comme si c’était à moi de trouver des solutions magiques pour « m’intégrer. »
D’abord pour avoir accès cours. La plupart des professeurs distribuait des polycopiés, illisibles pour moi. Il n’y en avait qu’une poignée qui prenaient la peine de transmettre les documents en version numérique. J’avais à ma disposition la moitié des devoirs, la moitié des leçons. Pour le reste, c’était : débrouille-toi.
Ensuite, pour les déplacements. Trouver les salles de classe, inscrites au marqueur sur un tableau à l’entrée du bâtiment, était impossible... Me rendre à la cantine, située à cinq cent mètres du bâtiment, également. Et si j’avais le malheur de solliciter l’aide de mes camarades, on me le reprochait.
Très vite, on m’a reproché mon manque d’autonomie. On ne m’a pas laissé le temps de m’adapter. Il faut comprendre que, pour un aveugle, l’autonomie est un défi, une bataille. Ce n’est pas quelque chose de gagné d’avance ou une qualité intrinsèque. Il faut mettre en place des solutions pour la rendre possible. Mais l’IRTS de Montrouge a décidé de m’en imputer intégralement la responsabilité.
Dès la première semaine, j’ai été convoqué à un entretien avec la responsable handicap, Madame Marine Mauduit, où il m’a été demandé de « faire des efforts ». Mais comment ? En retrouvant la vue ?
Il y avait un autre étudiant aveugle, Germano, plus autonome que moi. Je devais donc en être capable, comme si tous les handicaps étaient semblables.
Cette démarche de culpabilisation s’est poursuivie. Deux semaines plus tard, j’étais déjà convoqué à un nouvel entretien, pour lequel le directeur Eric Marchandet s’était déplacé en personne. On m’a expliqué que c’était très rare, et que sa présence était donc un grand honneur. Je devais me sentir flatté. Lors de cet entretien, j’ai été fortement incité à « réfléchir à une suspension de scolarité ». On ne me proposait aucune solution pour remédier aux problèmes d’autonomie. C’était clair. Ils me poussaient vers la sortie…
A partir de là, je me suis senti sur la sellette. J’ai compris qu’ils cherchaient une excuse pour me virer, et que leur désir profond n’était pas de m’intégrer, mais de se débarrasser de moi, car j’étais encombrant. Ils voulaient bien un déficient visuel dans la classe, pourquoi pas, mais à condition qu’il se comporte exactement comme un voyant, à condition qu’on n’ait rien à adapter pour lui, à condition qu’on ne se rende pas compte de sa présence. Je me sentais de trop. Je me suis mis à faire des insomnies, des allergies, et dès le début octobre, j’ai été mis en arrêt maladie par mon médecin pour stress aigüe.
J’ai été convoqué, encore, à un entretien. En raison de mon état, je n’ai pas pu m’y rendre. C’est là que j’ai reçu, par email, la nouvelle de mon renvoi.
La suspension de formation prend acte ce jour mardi 15 octobre 2024. Ce jour est, par conséquent, le dernier jour de votre présence dans nos locaux
Pas de conseil de discipline. Pas d’entretien pour en discuter avec moi. C’était une décision unilatérale, irrévocable, une sentence qui tombait contre moi. Coupable de ne pas être un assez bon handicapé, pas assez léger, pas assez autonome. J’étais donc viré au bout de six semaines de formation. Ils n’ont même pas eu l’honnêteté de me le dire. Ils se sont cachés derrière une supposée suspension de formation, assortie de conditions drastiques, impossibles à réaliser.
Votre éventuel retour en formation ne pourra être envisagé que dans les conditions suivantes. Celles-ci seront strictes et vous ne pourrez vous soustraire à aucune d’entre elles.
• Une personne autre qu’un étudiant de l’IRTS vous assistera dans les gestes de la vie quotidienne : allées et venues dans l’établissement, accompagnement aux sanitaires, allers retours domicile centre de formation, repas de la pause méridienne.
• Vous aurez cherché et trouvé un lieu de stage avec pour référent-e un-e professionnel-leCESF
• Vous n’attendrez pas de vos camarades de formation un soutien qu’ils ne peuvent ni ne doivent vous accorder.
• Vous ne pourrez plus dormir en cours, ce sommeil profond qui vous submerge incommode l’ensemble de la promotion.J’ai trouvé ces deux derniers points profondément choquants.
« Un soutien qu’ils ne peuvent ni ne doivent vous accorder », comme si toute forme d’entraide était condamnable. Et dire que c’était une formation aux métiers du social, où on est censé aider les autres, comprendre leurs besoins, s’adapter aux fragilités de chacun ! C’est une drôle de façon d’inculquer des valeurs aux élèves : leur interdire d’aider l’un de leurs camarades…Quant à mes somnolences, censées incommoder « l’ensemble de la promotion », elles sont dues à des nouveaux médicaments que je prends, contre l’épilepsie, dont je ne peux me passer, et qui ont occasionné des effets secondaires. Ils pointaient du doigt mon état de santé, comme quelque chose d’anormal et de gênant, comme si j’en étais responsable.
Suite à ce mail, j’en envoyé un long message pour m’expliquer et solliciter un rendez-vous. Ils ne m’ont jamais répondu. Silence radio. Je n’existais plus.
Aujourd’hui, je me sens, je suis désolé de le dire comme ça, comme une merde... Ils m’ont poussé à bout pour pouvoir m’évacuer, comme un poids, comme on tire la chasse d’eau. Ils ne m’ont pas laissé ma chance. Je ne peux rien faire de mon année. Je n’ai pas de plan B. Mes journées sont vides. Je me sens triste, humilié, abasourdi par autant de violence, par aussi peu d’humanité. Je me sens en colère, aussi. Parfois je souhaiterais que ces personnes, que ce directeur et cette responsable Handicap qui n’en a que le nom, expérimentent juste une seule journée ce que c’est de ne pas voir, comme il est dur de se déplacer ou de simplement comprendre ce qui se passe autour de soi, comme on est parfois dépendants. Alors peut-être que ces personnes gagneraient un peu de l’empathie dont elles manquent cruellement.
Ce dont j’ai été victime, ça a un nom : ça s’appelle de la discrimination. Aujourd’hui, je me demande : est-ce qu’on veut vivre dans une société comme ça, où on dégage ceux qui ne sont pas comme les autres, où on n’a aucune patience avec eux, où on les traite comme des moins que rien ? Est-ce que c’est dans cette société-là que je vais vivre ? En attendant, je reste chez moi car si je n’ai pas d’yeux pour voir, j’ai des yeux pour pleurer… "
Voilà, vous avez lu. Au fond, n'y a-t-il pas, dans la tête de certaines personnes, la résurgence d'une forme d' eugénisme social pratiqué par les nazis ? "Le ventre est encore fécond d'où a surgi la bête immonde" B.Brecht