Les rapports contradictoires du féminisme aux corps sexués femelles

Les mouvements féministes sont traversés par une controverse implicite entre le rejet de la « binarité sexuelle » par les LGBTQIA+ et l’objectif écoféministe de décolonisation des corps femelles et d’affirmation d’une libre femellité. Il s’agit ici d’en clarifier les termes et les enjeux.

J’ai mesuré, lors du festival écoféministe Sauvageonnes du 17 au 19 septembre 2020 à Toulouse, l’ampleur passionnelle de la controverse entre l’engagement des militant-e-s des mouvements LGBTQIA+ et surtout pro-Trans contre la « binarité sexuelle » et l’engagement des militantes écoféministes dans la décolonisation de l’humanité femelle. Cette controverse concerne particulièrement l’ancrage, indispensable ou non, de la lutte des femmes dans le réel de la dualité organique de la sexuation. Je voudrais ici dépasser les réactions émotionnelles pour clarifier les termes et les enjeux de cette controverse. Je voudrais aussi proposer des éléments de réflexion quant à l’orientation philosophique et politique des mouvements féministes aujourd’hui. 

Avant de présenter mon analyse de cette controverse, il est nécessaire que je me présente rapidement pour situer mon propos.

I Repères biographiques d’une œuvre écoféministe [1]:

Je suis née en 1946, quatrième des six enfants d’une famille ouvrière de Roubaix. En 1968, j’ai fait comme toute ma génération l’expérience politique précoce d’un tsunami d’espérance collective, puis de sa décrue. En décembre 1970, déjà mère de deux enfants, j’ai lu le numéro zéro du Torchon brûle et j’ai lancé, à Mulhouse, un Groupe-femmes pour que nous puissions nous parler à l’abri des diktats et des représentations gynophobes qui s’imposaient dans les partis, les syndicats, les associations y compris les mouvements autogestionnaires et internationalistes dans lesquels je militais.

J’ai vécu, pendant 6 ans, jusqu’à mon déménagement -et je crois pouvoir dire nous avons vécu, grâce aux rencontres informelles, diverses et régulières d’un  réseau d’une centaine de femmes, une expérience exaltante de libération de la parole et de libre interpellation réciproque. Ce processus intime et collectif de la libération des femmes n’a cessé ensuite de m’habiter. Dans le contexte de solidarités internationales que je vivais dans les années 70, ce processus de libération  m’est apparu comme nécessairement planétaire.

Parallèlement j’ai vécu ma vie professionnelle en tant que psychologue du travail dans l’écoute des souffrances et des dynamiques sociales ce qui m’a orientée de plus en plus vers l’analyse des situations, des systèmes d’interaction sociales et des processus collectifs de production des devenirs qui peuvent être instituants mais sont actuellement de plus en plus destituants [2]. J’ai observé les rapports de force entre les subjectivités qui opèrent implicitement dans les interactions [3]. Ces recherches concernaient mon champ d’action professionnel, elles étaient  inspirées par les questions d’autoformation, d’auto-organisation, de formation expérientielle,  qui en fin de compte, n’étaient pas  sans rapport avec la libération des femmes. Mes livres sur la colonisation et la décolonisation de l’humanité femelle, comme tous mes travaux, sont issus de mes observations de terrain.

Ce n’est qu’à la fin de ma carrière que j’ai atteint le niveau de maturation intérieure et conceptuelle pour aborder, à partir de 2005, le travail considérable et à mon avis indispensable pour l’avancée du féminisme, celui de l’analyse du système de recolonisation perpétuelle [4] de l’humanité femelle. Il a mobilisé toutes les connaissances que j’avais  acquises en psychologie, en sociologie, en anthropologie et les a profondément articulées et requestionnées. J’ai commencé à publier à partir de 2013 le Manifeste pour la décolonisation de l’humanité femelle en 5 tomes successifs. Ces publications ont été boycottées par le féminisme institutionnel et universitaire et les médias. Mon éditeur considère que c’est à cause du titre provocateur. Ce titre est fidèle à mon propos. Il est intéressant de comprendre quelles réactions il provoque, y compris pour clarifier la controverse dont il est question ici et qui, en réalité, traverse les mouvements féministes.

Par ailleurs, depuis les années 70, je suis aussi engagée dans la résistance écologique contre les projets mortifères de toute-puissance technologique en particulier dans la lutte antinucléaire. La fondation de l’association Stop Fessenheim en 2005 m’a demandé un travail considérable pour développer une base populaire au mouvement antinucléaire. Je suis engagée contre l’emprise grandissante de ce que j’appelle la technodictature, à travers les OGM, sur le génome des plantes, des animaux et progressivement sur le génome humain, sur les corps, avec des effets sur les subjectivités et les relations interhumaines. La résistance contre la technodictature est très difficile. Elle nous confronte aux vrais bastions du pouvoir mâle qui ne sont plus majoritairement occupés par les patriarches traditionnels. Ces bastions du pouvoir sont occupés désormais par des jeunes mâles formés aux technosciences qui prennent le pouvoir sur les infrastructures technologiques. Ils délaissent la sphère politique et les  institutions en général. Ils rendent ainsi l’hégémonie de l’humanité mâle beaucoup moins perceptible mais beaucoup plus déterminante dans notre vie.

En tant qu’habitante d’une vallée de montagne, je me suis engagée aussi localement contre la dénaturation capitaliste des écosystèmes, leur exploitation destructrice. J’ai défendu depuis des années le droit de vivre sur une planète vivante et propice aux êtres vivants. Ce droit de vivre reconnu à tous les êtres vivants doit être pensé au sein des rapports d’interdépendance qui sont une donne fondamentale de la vie  réelle.

Les engagements écologistes et féministes  sont pour moi indissociables. Je fais mien le slogan  de la ZAD de Notre Dame des Landes : « Nous ne défendons pas la nature, nous sommes la nature qui se défend ». Il est particulièrement pertinent dans la lutte des femmes contre les désastres écologiques et humains générés par une logique de prédation et d’extractivisme généralisée. Il y a 5 ans, j’ai animé un café  politique à Strasbourg intitulé: « Il n’y aura pas d’issue aux désastres écologiques et humains qui frappent la planète sans une décolonisation mondiale de l’humanité femelle ». 

Politiquement, j’opte toujours pour l’autogestion mais de façon moins naïve qu’en 70 quand l’utopie autogestionnaire sous-estimait gravement les antagonismes d’intérêts et de visions du monde qu’il faut traverser pour atteindre l’auto et la co-gouvernance. Il nous faut inventer des formes de gestion des conflits d’interdépendance pour être en mesure de dépasser la verticalité du pouvoir. La clarification  de conflits d’interdépendances est centrale dans la démarche de décolonisation. Il y a tant à dire à ce sujet, mais je ne veux pas m’attarder ici.

Ces données biographiques étant posées, revenons aux données de la controverse. D’abord il faut en clarifier les termes.

II La différence lexicale et conceptuelle entre la « binarité sexuelle » et la dualité de la sexuation

Des organisations LGBTQIA+ ont tendance à assimiler [5] mon propos à un discours favorable à la « binarité sexuelle » contre laquelle elles se battent. C’est un contresens. Je veux donc clarifier les termes :

- La binarité caractérise les logiques binaires qui ne comportent que 2 éléments entre lesquels il faut opter obligatoirement. La binarité (0/1) est à la base des algorithmes et de toute l’informatique. Les LGBTQIA+ protestent contre l’obligation de choisir entre le « sexe masculin » et le « sexe féminin », (nous reviendrons plus loin sur l’imbroglio causé par l’utilisation de ces termes)  qu’impose la société. Quant aux personnes Trans, elles revendiquent la liberté individuelle de choisir leur genre  ou même leur sexe.

La lutte féministe s’est construite avant tout contre l’inégalité dans les rapports sociaux de sexes. Depuis les années 90, la théorisation du Genre a accentué la protestation contre  la  catégorisation binaire entre le masculin et le féminin, telle qu’elle est formulée dans la pensée sexiste. Cette binarité prescriptive et caricaturale de l'identité de Genre est en effet un carcan qui étouffe la singularité de chaque personne et rend les femmes subalternes. Cette protestation était  présente dès 1949 dans les écrits de Simone de Beauvoir.

L’influence des LGBTQIA+ a depuis progressivement déplacé le débat à l’intérieur des mouvements féministes. Ce glissement conceptuel part de la contestation de la binarité du Genre  pour aboutir au rejet de la « binarité sexuelle » qui devient un slogan partagé par beaucoup de féministes.  Or l’adjectif sexuelle associé au concept de binarité est polysémique : il évoque d’une part les organes sexuels et d’autre part les comportements visant à la satisfaction  les désirs érotiques, ce qui, de mon point de vue, n’est pas superposable. Implicitement cette condamnation de la  binarité sexuelle autorise la dénaturation des corps sexués et désigne comme coupable d’ « Essentialisme » les féministes à qui cela pose question.

- La dualité de la sexuation vient aussi du chiffre deux, mais elle a un sens différent. Elle nomme la coexistence, plus ou moins conflictuelle, de deux éléments de nature différente, à l’intérieur d’un ensemble. En l’occurrence la coexistence de la moitié femelle et de la moitié mâle au sein de l’humanité. Je parle de la dualité de la sexuation organique qui est un fait génétique et hormonal et qui ne relève pas d’un choix car le fait d’être sexué.e femelle ou mâle s’impose à nous.

A La sexuation est un fait relevant du  réel de la vie animale et humaine que nous ne choisissons pas

La sexuation organique relève d’un processus génétique qui fait naître des bébés chromosomiquement XX ou XY à grosso modo 50/50 ou 49/49. Nous verrons plus loin la question des personnes intersexes.

Même si cela semble inutile, et compte tenu du déni habituel de la sexuation, rappelons que les chromosomes de la sexuation sont l'une des 23 paires de chromosomes constituant notre génome. Chez les femelles cette 23e paire est constituée de chromosomes identiques (XX) alors que chez les mâles elle est formée de chromosomes différents (XY). Il faut que des gamètes XX et XY se rencontrent pour engendrer un enfant. Lors de cette rencontre, la femelle transmettra un des deux chromosomes X et le mâle soit un chromosome X, soit un chromosome Y, en fonction de quoi un fœtus sera XX, soit XY, avec la production hormonale différente qui en découle. Génétiquement les mâles sont définis comme les individus produisant des spermatozoïdes  et les femelles comme des individues produisant des ovules. Du fait des perturbateurs endocriniens et d’autres pollutions, il y a de plus en plus d’humain-e-s qui ne produisent plus ou peu de gamètes.

La dualité de la sexuation au niveau du  génotype se retrouve dans chaque cellule du corps.

Cependant, la dualité du génotype se traduit, dès la naissance, par une grande diversité de phénotypes femelles et mâles, selon les variations d’origine héréditaire et hormonale.  Anne Fausto-Sterling en tire la conclusion qu’il y a cinq sexes. Pourquoi pas des milliers vu la diversité des phénotypes ? Le degré d’expression d’une féminité ou d’une masculinité relevant d’un conditionnement de  genre vient se mélanger à ses propos sur la sexuation.

Selon les études, 1 à 4 % des bébés présentent un phénotype incertain ou indécidable avec un éventail de conformations anatomiques qui ne relèvent pas des variations habituelles du phénotype mâle ou femelle et qui peuvent résulter de variations chromosomiques, hormonales, gonadiques ou génitales. Ces enfants désignés jadis comme « hermaphrodites » ou « asexués », sont désignés aujourd’hui comme intersexes. La médecine jusqu’à présent s’arrogeait le droit d’intervenir sur le corps de ces enfants, par des opérations multiples, des injections d’hormones indéfiniment répétées pour leur assigner l’une ou l’autre apparence, sans même en demander l’autorisation aux parents. Les personnes intersexes posent désormais des mots sur les tortures de l’assignation artificielle à un sexe dont il faut sans cesse renouveler les opérations. Ils revendiquent le respect de leur corps, de leur être et la reconnaissance de leur droit d’exister dans leur corps tel qu’il est. Cette reconnaissance leur a été longtemps refusée au nom justement de la binarité idéologique imposée par le sexisme. La reconnaissance des personnes intersexes ne nécessite pas de dénier le réel de la sexuation duelle qui concerne la grande majorité des individus. Le retour au réel organique de la sexuation nous rappelle  que l’humanité est composée grosso modo d’une moitié femelle et d’une moitié mâle et que l’une est asservie au bénéfice de l’autre.

B L’utilisation du terme « sexe féminin » est significatif de la confusion habituelle entre la construction sociale des genres masculin et féminin et le réel organique des corps sexués 

L’habitude de parler du « sexe féminin » produit un imbroglio dans les débats entre les féministes, et des conflits qui desservent la lutte des femmes. Pour démêler cet imbroglio, il faut avoir en tête la différence de registre entre la sexuation et le genre.

- La dualité organique et génétique de la sexuation comme réel biologique  ne présage pas de son interprétation variable historiquement et socialement en termes de genres féminin et masculin, ni de la distribution sociopolitique des rôles et des places entre eux.

Il faut distinguer le réel de la sexuation de son interprétation sociale en termes de Genre qui est éminemment variable selon les époques et les cultures.

- La dualité de la sexuation ne détermine pas l’attraction érotique de chacun-e vers un XX ou un XY. L’homosexualité n’est pas en soi une libération, c’est une attraction érotique ; L’hétérosexualité n’est pas en soi une aliénation, c’est une attraction érotique. Ce qui est important c’est le type de rapports qu’établissent les partenaires. Certes, les rapports d’emprise des mâles sur les femelles sont institutionnalisés et inconscientisés dans le système de colonisation sexiste qui falsifie les rapports d’interdépendance jouissive. Cependant cette falsification est si profondément intériorisée qu’elle se perpétue souvent dans les rapports homosexuels qui ont tendance à reproduire le même partage des rôles.

- Des  écrits Trans, soutiennent que la dualité de la sexuation serait créatrice d’une hiérarchie entre les femmes et les hommes et qu’elle alimenterait la suprématie masculine et l’infériorisation de la gente féminine. Cette assertion  est sexiste  puisqu’elle sous-entend qu’il est impossible de se reconnaître femelle ou mâle sans ipso facto instituer une hiérarchie.

La pensée trans  établit un lien de cause à effet idéologique entre la sexuation biologique et l’oppression. La solution qu’elle propose c’est d’échapper à la dualité de la sexuation organique en modifiant, si besoin est, artificiellement c’est-à-dire par intervention techno-médicale les corps sexués. La stratégie écoféministe c’est au contraire de combattre les prises de pouvoir des mâles pour sauvegarder l’intégrité des corps sexués et de leurs puissances. Le choix entre ces deux stratégies,  celle qui consiste à falsifier le réel pour éviter de se confronter aux mécanismes de prise de pouvoir et celle qui consiste à combattre les prises de pouvoir et à respecter le réel,  a une grande importance aussi dans le combat écologique.

- Des LGBTQIA+ affirment que les personnes qui sont à l’aise avec leur sexuation mâle ou femelle et dénommées « cisgenres » seraient des privilégiées et témoigneraient d’une espèce d’arrogance, vis-à-vis de celles qui ont renoncé à leur sexualité et qui se disent « asexuel.les ». La culpabilisation des cisgenres évite d’analyser la dimension sociologique  du  refus de la sexualité. Est-il dû à une absence endogène de désir, à une baisse de la libido due aux perturbateurs endocriniens ou n’est-il pas une forme de désensibilisation, de désincarnation provoquée par le consumérisme sexuel présenté comme une liberté dans l’industrie culturelle et distribuée en masse par la très rentable industrie  pornographique ?

Comment construire sa propre identité quand on est accablé-e-s d’images caricaturales du genre ? Comment lier des relations érotiques jouissives quand  les rapports sexuels apparaissent comme des rapports violents ? Les personnes qui veulent se débarrasser de la sexualité réagissent à la pathologie sociale des rapports érotiques et des rapports d’engendrement, qu’est le sexisme.

C’est politiquement fallacieux de réunir les personnes sexuées mâles et femelles dans la catégorie cisgenre en d’oubliant que les femmes « cisgenres » sont exploitées et subalternisées comme l’ensemble de l’humanité femelle. 

- L’hétéro-normativité ambiante, déclarée et souvent hypocrite, comme celle de Poutine en URSS, n’a pas réellement une visée de normalisation érotique. Elle a une visée d’appropriation du ventre fécond des femelles considérée comme une prérogative que les mâles doivent défendre et à laquelle les individus n’ont pas le droit de  renoncer. On constate que cette hétéro-normativité de la société sexiste recule au fur et à mesure que la techno-médecine se dote de moyens nouveaux pour assurer autrement cette appropriation coloniale de la fécondité.

Au-delà de cet imbroglio des sexes et des genres, il faut reconnaître que beaucoup d’hommes et de femmes ont un rapport difficile à leur corps sexué.

C La difficulté d’accepter notre incarnation femelle ou mâle  

Le destin génétique, ce non choix de naître femelle ou mâle, n’est pas évident à intégrer, ni à accepter par la majorité des jeunes humain-e-s. Les difficultés à assumer son corps sexué peuvent créer des réactions comme l’anorexie des adolescentes ou des conduites à risques. Elles entraînent une souffrance existentielle plus vive chez certain-e-s. J’ai traité de la difficulté subjective et intersubjective d’assumer le réel signifiant et impensé de la sexuation dans le tome 1 du Manifeste [6].

Ceci dit le grand avantage symbolique de l’incarnation  dans une seule des deux versions sexuées de l’être humain, c’est de nous confronter charnellement à la question de l’altérité et de l’interdépendance qui sont les questions fondamentales de la coexistence.

L’acceptation ou le refus de sa sexuation et la manière dont nous souhaitons apparaître au Monde dépend pour beaucoup de la valeur imaginaire et sociale accordée aux deux incarnations sexuées de l’humanité par la famille, le groupe social et la société.

 

III Le biais fondamental de la production intersubjective, sociale et idéologique des devenirs genrés 

Erasme, un mystique rhénan, en 1511, dans  l’Éloge de la folie écrit : « L’homme ne naît pas homme, il le devient ». Il évoquait le processus d’éducation et de socialisation qui construit un humain. Simone de Beauvoir a repris et transformé cette maxime en 1949 dans Le Deuxième sexe : « On ne naît pas femme, on le devient » pour  souligner le conditionnement social des petites filles qui va en faire des femmes selon l’ordre patriarcal inégalitaire. Cette phrase est devenue un des principaux mantras du féminisme.

A On devient subjectivement et socialement femme ou homme, dans un cheminement biographique complexe mais idéologiquement et socialement biaisé

Les jeunes humain-e-s éprouvent leur corps au sein d’une famille et d’un milieu qui les connotent et les hiérarchisent fortement. Elles et ils se confrontent ensuite à la distribution sociale sexiste des rôles et des places au sein de laquelle elles et ils essaient d’exister et de sauvegarder leur singularité. Elles et ils participent, bon gré malgré à la mise en scène de ces rôles masculin et féminin avec plus ou moins de souffrances et de résistances.

Les jeunes humain-e-s deviennent subjectivement et socialement femme ou homme, dans un cheminement biographique complexe, mais pas  à partir de rien. Ce « pas rien » c’est d’une part le réel de la sexuation sur lequel vient se cogner notre subjectivité individuelle et collective, et d’autre part la binarité idéologique du sexisme qui distribue les rôles masculins et féminins sans laisser de place pour l’expression des singularités.

L’ambivalence de l’acceptation de leur corps mâle ou femelle et de l’adhésion subjective à l’un ou l’autre genre, voire à aucun des deux, se manifeste par des signes extérieurs comme les vêtements, les comportements, le langage, la sexualité.

Judith Butler [7] a développé la notion de « gender trouble » mettant en avant les confusions et la profusion des identités. « Nos façons même de penser les “genres de vie” possibles sont forcloses par des présupposés répandus et violents ». Elle prône une identité variable que les acteurs peuvent changer et réinventer au cours de leur vie.

B Les mouvements LGBTQIA+ veulent à la fois inventer de nouvelles identités de genre et revendiquer une réassignation de genre médicalement assistée

La littérature LGBTQIA+ réclame la liberté de s’inventer un corps et une identité de genre, sans, me semble-t-il, approfondir sa critique de la pathologie sociale des rapports érotiques et des rapports d’engendrement, dans la société sexiste. L’invitation à imaginer des « genres de vie possibles » trouve un écho fort chez les jeunes qui veulent sortir des assignations sexistes. A contrario, elle revendique le transsexualisme et la réassignation médicale de genre  comme remède à la souffrance de la dysphorie de genre ou de l’incongruence de genre c’est-à-dire à « l’expérience intime et personnelle de son genre  ressentie comme une séparation entre le sexe de l’âme et le sexe du corps ». Elle est présentée comme le « drame d’un homme ou d’une femme  qui rejette le sexe dans lequel il est né avec une détermination pouvant le conduire au suicide et qui s’identifie mentalement à l’autre sexe au point d’en adopter le comportement et d’en revêtir l’apparence » quitte, pour parfaire cette identification, à s’injecter indéfiniment des hormones produites par l'industrie pharmaceutique ou à demander à la chirurgie esthétique de mutiler son corps.

A noter que les organisations trans revendiquent l’accès à une hormonothérapie pour les transgenres plus une chirurgie de réassignation (penectomie, vaginoplastie, mastectomie, phalloplastie) prise en charge par la sécurité sociale. Alors que les personnes intersexes déplorent que la médecine les leurs impose. Elles ont obtenu que l’état civil soit légalement obligé de prendre en compte les modifications corporelles  et la déclaration du genre choisi. Cela faisant, elles réifient et objectivent « l’identité de genre » contre laquelle elles sont censées lutter. On peut se demander si la réunion  sous une même bannière des lesbiennes, des gays, des bisexuel-les, des transsexuel-les, des transgenres, des queers, des intersexes, asexuel-les peut résister à des revendications contradictoires.

A mes yeux, les lesbiennes sont concernées par la décolonisation de l’humanité femelle et je  suis d’accord avec Judith Butler sur le fait de ne pas fonder une politique féministe sur « l'identité féminine », mais pour une raison qui me semble beaucoup plus claire :

c’est que la violence sexiste généralisée et persistante (viols, féminicides que j’appelle femellicides, humiliations physiques cognitives et spirituelles , esclavagisation…  je ne peux pas ici énumérer et développer les multiples registres de la violence coloniale sexiste) ne s’attaque pas au « féminin » ni à la « gracieuse féminité » qui nous est prescrite, mais au corps sexuée femelle, à sa puissance jouissive et sa prérogative de mettre ou ne pas mettre au monde la génération suivante, de perpétuer ou non l’espèce humaine. Ce stupéfiant retournement de la  puissance femelle d’enfantement  en asservissement des mères [8] est opéré par la colonisation de l’humanité femelle. Ce retournement et le déni grotesque du réel de la sexuation est le fondement anthropologique du sexisme.

Par conséquent pour libérer nos façons d’exister de cette chape de plomb qu’est la colonisation des femelles, il ne suffit pas de contester la définition subalterne  et castré du féminin,  il faut agir au niveau de sa racine anthropologique c’est-à-dire l’éviction impensée du corps sexuée femelle hors de l’horizon humain qui crée une distorsion majeure des rapports de sexes. Le  mépris systémique  des femelles humaines, permet aux mâles de fabriquer leur hégémonie, d’effacer leur appartenance biologique à la classe des mammifères et de s’imaginer tout-puissants.


IV Démonter la falsification coloniale de la dualité de la sexuation

Pour clarifier  cette falsification, il faut d’abord avoir le souci, de préciser à tout moment  de quoi l’on parle.  C’est pourquoi j’ai proposé deux tableaux [9] :

Le premier tableau identifie simplement les registres différents qui interviennent dans la coexistence des sexes :
- la dualité organique de la sexuation femelle/mâle,
- son vécu charnel
- le genre, c’est-à-dire l’interprétation culturelle de la  dualité organique et  ses effets en termes d’attribution sociale des places et des rôles.
- la mise en scène quotidienne de cette vision genrée de la dualité organique.

Le second introduit, dans cette première matrice conceptuelle, le biais fondamental qu’est la falsification coloniale de la dualité organique de la sexuation et ses effets :
- le rapport biaisé à la dualité organique de la sexuation
- l’impact en termes de perturbation du rapport au corps et aux puissances sexuées
- la construction hiérarchisée des genres, de distribution inégalitaire des rôles et des places
- la mise en scène caricaturale des genres. 

Ces tableaux, et d’autres tout aussi importants en ce qui concernent l’engendrement, ont été conçus comme outils d’émancipation destinés aux femmes qu’elles soient hétérosexuelles ou homosexuelles, pour comprendre la falsification coloniale et se réapproprier  leur corps sexué et leurs puissances femelles.

1 La superposition de la dualité de la sexuation organique et de ses interprétations culturelles dans la répartition des rôles et des identités entre les femmes et des hommes

 © Nicole Roelens © Nicole Roelens

Dans ce tableau, l’appellation femme englobe, le corps sexué femelle, le vécu charnel de ce corps et de ses puissances, le processus de  socialisation de la femelle en fonction d’une interprétation collective de ce que signifie être femelle et des attributions, prérogatives et des interdits qui en découlent. Ce qui n’empêche pas des personnes femelles de vouloir endosser des rôles socialement dévolus au genre masculin, ni d’apparaître sur la scène sociale avec les attributs visibles de la masculinité.

L’appellation homme englobe les corps sexué mâle, le vécu charnel de ce corps et de ses puissances, le processus de socialisation du mâle en fonction d’une interprétation collective de ce que signifie être mâle et des attributions, prérogatives et des interdits qui en découlent. Ce qui n’empêche pas des personnes mâles de vouloir endosser des rôles socialement dévolus au genre féminin, ni d’apparaître sur la scène sociale avec les attributs visibles de la féminité.

L’activité collective d’interprétation et de construction d’une vision du monde est inhérente à l’humanité. Les anthropologues ont montré que toutes les sociétés, depuis les communautés claniques jusqu’aux nations et aux méga-sociétés contemporaines procèdent à une répartition des rôles et des places en fonction de divers critères dont toujours celui de l’âge et du sexe. La division sexuée du travail est un des fondements principaux de l’organisation sociale. Comme l’a montré Bourdieu à propos de la société kabyle [10] cette division sexuée du travail et cette organisation sociale obéissent implicitement à une cosmogonie c’est-à-dire à un ordonnancement mythique de la création de l’univers, de son ordre et de son équilibre où interviennent des oppositions : nuit et jour, froid et chaud, humide et sec, ciel et terre, vie et mort…etc, dont chaque terme et son opposé sont  attribués au féminin ou au masculin  et cela  détermine les attributions, les prérogatives et les interdits respectifs des femmes et des hommes

Heide Goettner-Abendroth [11], évoque la cosmogonie des sociétés matriarcales anciennes ou encore vivantes, basées sur la parenté matrilinéaire (marenté) et ses effets en matière d’organisation sociale horizontale, non hiérarchique.  Dans une société utopique autogérée et non sexiste, la répartition des rôles et des places devra se discuter, mais on voit bien que cette discussion collective demandera une confrontation de nos cosmogonies qui  sont désormais hétérogènes.

Au sein des sociétés contemporaines les tâches assignées aux femmes et aux hommes et  la distribution des rôles évoluent, mais ce qui change très peu c’est la distribution des places, car comme l’a montré Françoise Héritier [12], dans toutes les sociétés  quelle que soit la distribution des rôles, ceux qui sont tenus par les mâles sont toujours considérés comme ayant plus de valeur que ceux qui sont tenus par les femmes. On le constate en 2020 en France comme ailleurs.

La distribution des rôles et des places est une sorte de grand casting qui se négocie apparemment au niveau microsocial mais qui obéit à des règles collectives implicites et inconscientes par lesquelles se fabrique l’hégémonie de l’humanité mâle dans un système de colonial.

2 Problématisation coloniale de la dualité de la sexuation

 © Nicole Roelens © Nicole Roelens

Les distinctions proposées visualisent la binarité répressive entre une femellité déniée et une virilité fictionnelle. Ces tableaux peuvent être compris par les lesbiennes qui refusent la féminité mais n’en sont pas moins des femelles, par  les mâles, hétéros ou Gays, sur qui pèsent les injonctions de virilité hégémonique quand ils ressentent le désastre relationnel et sexuel que ces injonctions provoquent.

Par contre, il n’est pas étonnant que la reconnaissance de la dualité organique de la sexuation heurte la subjectivité des personnes qui se battent intérieurement avec elle-même, et secondairement, avec sa traduction en identité sociale et administrative femme/homme.

Je ne suis pas en mesure de résoudre les difficultés que mes clarifications conceptuelles posent à ces personnes. J’aurais souhaité qu’on puisse en parler.

Par contre ce que je sais, c’est que la falsification coloniale de la dualité de la sexuation est  une opération fondamentale de déshumanisation du corps des colonisé.es et que cette déshumanisation des corps est un dénominateur commun à toutes les formes de colonisation. C’est pourquoi la décolonisation nécessite un ancrage dans le réel des corps.

IV L’importance d’un ancrage dans le réel de la sexuation dans la démarche de décolonisation de l’humanité femelle

La démarche  de décolonisation de l’humanité femelle est un soulèvement collectif (et pour moi pacifique) contre l’asservissement des puissances érotique et procréative femelles et contre l’invisibilisation, l’exploitation et les violences dont elles font l’objet.

C’est une démarche de réappropriation des corps et des existences. Elle se joue  dans les différents registres de la coexistence humaine : érotique, procréatif, socio-économique, cognitif, existentiel, politique et spirituel. C’est une recherche intime et collective des issues à l’asservissement multimillénaire de la moitié de l’humanité sexuée femelle par la moitié sexuée mâle.

La reconnaissance du réel des corps sexués et de la dualité organique de la sexuation est donc inhérente à ce projet de transformation radicale des rapports de sexe et de la société. Cette reconnaissance du réel des corps bute, au sein même du féminisme, sur un courant d’occultation de ce réel jugé trop biologique par les organisations LGBTQIA+ qui attribuent à cet ancrage dans le réel les discriminations dont elles sont l’objet et exigent la solidarité des féministes contre cette binarité.

A L’enjeu c’est de regarder en face l’esclavagisation des femelles humaines et l’occultation et la diabolisation systémique de leur puissance sexuelle jouissive et féconde.

La puissance femelle interdite d’expression je l’ai nommé dès 2005 : La Femellité, afin de redonner une place sociale et symbolique au corps sexué femelle, afin de permettre aux filles et aux femmes de se réapproprier leur femellité et d’affirmer leur dignité femelle, de combler le gouffre entre l’expérience charnelle du corps sexué femelle et l’interprétation sociale d’une  féminité subalterne et castrée, afin aussi de  faire cesser le monologue de la virilité fictionnelle qui est une pathologie collective.

Autant de transformations basiques et indispensables de l’ordre phallocratique pour  faire éclater la bulle d’irréel que constitue le sexisme et rééquilibrer les rapports entre femelles et mâles sapiens. Ce rééquilibrage doit avoir lieu sur le plan sexuel mais aussi sur le plan gestationnel, existentiel, socio-économique, cognitif, spirituel et bien sûr politique. La décolonisation de l’humanité femelle est indispensable pour faire cesser l’hémiplégie pragmatico-idéologique de la société sexiste dans tous les autres domaines.

B Le déni phallocratique de la dualité de la sexuation et de la femellité hante encore  la pensée féministe contemporaine

Ce déni empêche de penser l’oppression spécifique à l’encontre de toutes les femelles et les manœuvres permanentes de castration physique et symbolique dont elles sont l’objet. Il entérine la disparition symbolique de la femellité et invisibilise sa répression féroce. Il empêche de penser le  processus de  fabrication de l’hégémonie de l’humanité mâle. Il empêche de penser l’importance anthropologique et philosophique de la puissance d’enfantement et du travail d’accouchement existentiel d’une nouvelle existence [13]. Il empêche de penser  les violences obstétricales, la volonté d’emprise des mâles sur le ventre fécond des  femelles et le nouvel asservissement gestationnel. Il empêche de penser la disparition  symbolique  et bureaucratique des lignées maternelles dans la GPA.

Il empêche de penser et de stopper la guerre larvée contre les femelles. La colonisation est une esclavagisation collective. Dans l’antiquité les esclaves mâles se recrutaient parmi les vaincus, (d’une certaine façon c’est toujours le cas et cela explique le bellicisme des mâles) mais les personnes sexuées femelles étant considérées comme vaincues de naissance, elles pouvaient être « naturellement » esclavagisées. Néanmoins cette idée étant grotesque, elle nécessite pour se concrétiser d’imposer des défaites multiples et répétées à la « gente féminine » pour qu’elle oublie sa femellité.   

C Le paradoxe du mouvement féministe tel qu’il apparaît dans les médias  c’est de défendre les droits des femmes tout en suggérant que les femmes biologiques c’est-à-dire les femelles n’existent pas

Je m’oppose au déni de la dualité génétique et organique de la sexuation parce qu’il est impossible de  lutter efficacement contre les violences faites aux femmes tout en disant que l’humanité femelle n’existe pas.

La facilité qui consiste à dire : il n’y a plus d’hommes et de femmes,  il n’y a plus de mâles et de femelles, dénie l’origine de chaque vie : nous toutes et tous, qui que nous soyons et indépendamment des catégories distinctives qui fleurissent aujourd’hui (hétéro, cisgenre, lesbienne, gay, trans, queer, intersexe, asexuel-le ou autre), sommes sorti-e-s du ventre d’une femelle et pas du ventre d’un mâle.

Les femmes adultes dans le monde ont majoritairement des relations hétérosexuelles et des enfants. Elles sont ce qu’on appelle des mères de famille, qui sont la masse des femmes mais ont très peu de place dans le discours des féministes occidentales. Le paradoxe c’est que ces mêmes mères de familles en Amérique latine et en Amérique du sud passionnent les féministes européennes qui rendent compte des luttes sociales et écologiques qu’elles mènent pour leurs enfants. En France aussi les mères de famille, et même les grand-mères [14] dont je suis, sont présentes dans les luttes écologiques et les luttes sociales, Elles constituent déjà un matriarcat de résistance qui passe inaperçu. Peut-être manque-t-il d’exotisme dans la société du spectacle qui est la nôtre ?

Les motivations intergénérationnelles de ces femmes qui résistent à la destruction de la planète ne cadrent pas avec le déni de la dualité de la sexuation et la difficulté du féminisme médiatisé à prendre en compte les responsabilités liées à l’enfantement.

D La lutte des femmes aujourd’hui risque de se noyer  dans un combat indistinct contre la « binarité sexuelle » et dans les incantations contre le patriarcat  

Le mouvement de libération des femmes est de plus en plus remplacé par une alliance confuse de celles et ceux qui se revendiquent comme particulièrement victimes du patriarcat. Les incantations rituelles  contre les méfaits du  patriarcat ont pour fonction principale de resserrer la communauté des victimes, en y incluant les LGBTQIA+ comme victimes de premier rang dans une logique de la surenchère victimaire qui paralyse les luttes réelles.

Je propose au contraire aux femmes de comprendre l’économie sexiste de la violence [15] pour se désintoxiquer de cette position de victime et de déployer leur puissance instituante.

Le consensus facile sur la dénonciation du Patriarcat entretient l’illusion d’une toute puissance de ce même patriarcat au moment où il a du plomb dans l’aile au niveau institutionnel. Cette surévaluation de l’adversaire repose sur l’assimilation de  ses méfaits à ceux du capitalisme. Certes ils sont partiellement liés mais le patriarcat a préexisté au capitalisme et l’hégémonie des mâles a proliféré dans les systèmes socialistes en URSS et en Chine. L’hégémonie socio-politico-économique des mâles existe toujours et même plus que jamais mais ce ne sont plus les pères réels ou symboliques qui en sont les véritables piliers.[16]

L’appel à une lutte commune contre le patriarcat suppose que seuls les patriarches, les hommes « cisgenres » âgés et barbus, sont responsables de la violence et de l’exploitation des femmes. C’est une fiction. La lutte contre l’asservissement des femelles doit être plus claire : la fabrication permanente de l’hégémonie des mâles est profondément inscrite dans l’inconscient des interactions entre les femelles et les mâles. Les mâles quels que soient leur âge, leur orientation sexuelle, leur identité affichée ou les modifications de leur corps ne sont pas à l’abri d’un positionnement hégémonique. Ainsi, le personnel soignant est composé de femmes à plus de 80% mais les portes paroles sont souvent des hommes. Les féministes ont fait l’expérience des réflexes d’emprise et de prise de pouvoir qui demeurent chez les mâles, qu’ils soient gays ou non, s’auto-définissent trans ou non. Or actuellement, une des grandes questions de société est l’asservissement gestationnel des femmes au service, en particulier, des couples gays nantis qui devient une activité industrielle rentable. Pouvons-nous parler des antagonismes d’intérêt à ce sujet ?

La prise de pouvoir multimillénaire des mâles dans le monde est un phénomène ahurissant. Nous avons besoin de regarder de près leur occupation de l’espace public, depuis la cour de récréation jusqu’aux Conseils d’administration du CAC 40. Les Gays, déclarés ou non, sont nombreux dans les sphères du pouvoir politique, religieux, et artistique. Je me fiche de savoir quelle est l’orientation sexuelle des mâles qui prennent le pouvoir. Je sais qu’il faut refuser de leur accorder ce pouvoir.

Les mâles féminisés sont entrés en tant que femmes Trans dans les mouvements féministes pour y défendre leurs thématiques préférentielles. Cela déplace le centre de gravité stratégique du mouvement féministe et ce déplacement reste implicite.

Dans les années soixante-dix, les groupes femmes et les groupes du  FHAR (Front Homosexuel d’Action révolutionnaire) qui étaient surtout masculins, se rencontraient et se solidarisaient au cas par cas pour défendre des revendications communes. Ce n’était que le début d’une tentative de compréhension des oppressions respectives. Les gays et trans parlaient en leur nom propre et pas à la place des femmes sans jamais exiger que les théories féministes incluent absolument leurs revendications. Aujourd’hui, l’extension de la lutte féministe à la lutte des gays contre l’homophobie et celle des Trans contre la « transphobie », s’impose comme une obligation morale de solidarité sans que les féministes se donnent le droit d’interroger la compatibilité de leurs revendications avec  celles des mâles féminisés. Il devient malséant voire homophobe de se demander : sur « quoi sommes-nous d’accord ? »

L’obligation morale de solidarité et d’inclusion faite aux femmes en lutte en faveur des hommes GBTQIA+ est fidèle aux stéréotypes de genre. Elle est auréolée de radicalité au nom de l’intersectionalité des luttes.

Le concept d’intersectionalité est né du constat factuel et sociologique, fait par des féministes noires aux USA,  quant à l’accumulation et l’aggravation réciproque des oppressions de sexe, de race et de classe. Elles ont rendu visibles, au sein des mouvements féministes, les femmes qui subissent cette accumulation ou cette imbrication [17] selon le terme de Jules Falquet. 

Penser les intersections ou les imbrications est tout à fait nécessaire pour comprendre la dimension systémique et multidimensionnelle du rapport politique d’hégémonie-asservissement. Il faut aussi accepter d’en voir les intérêts antagonistes et de les négocier. L’intersectionalité ne doit pas devenir une excuse à la confusion sur les objectifs  et aux rapports de pouvoir implicites. Ni une excuse pour se substituer aux personnes concernées dans la conduite de leur lutte spécifique.

Quelle est la position des mâles gays et des femmes trans  par rapport au système de recolonisation perpétuelle de l’humanité femelle ? Peuvent-ils-elles se solidariser avec notre démarche de décolonisation ?

V Sortir du système de recolonisation perpétuelle de l’humanité femelle

Pour appréhender les enjeux de la lutte des femmes, le concept de domination est trop faible. La domination-soumission concerne en fait les relations de concurrence entre les mâles. Ce concept ne permet pas de penser la situation des femmes qui relève d’une colonisation primordiale, matrice des colonisations plus tardives. Je ne peux pas ici présenter l’ensemble des processus de recolonisation perpétuelle, je me contenterai de présenter les quatre opérations de base de la colonisation : l’annexion, le pillage, l’humiliation et l’assujettissement des personnes sexuées femelles dans tous les registres de l’existence. Je vous laisse méditer sur ce tableau synthétique et vous reporter au tome 3 du Manifeste.

 © Nicole Roelens © Nicole Roelens

Cette matrice fournit une sorte de radiographie du système colonial qui vise à rendre plus lisible la complexité des situations quotidiennes qui parfois nous submerge. Elle peut nous aider à résister efficacement à la mécanique d’asservissement en identifiant les annexions, les pillages, les humiliations, les assujettissements que nous subissons ordinairement sans les nommer.

Je termine actuellement le livre sur la démarche autogérée de décolonisation où j’expose pied à pied les opérations de décolonisation à entreprendre pour en sortir.

Ce sont les personnes sexuées femelles qui sont compétentes pour se décoloniser, pour autonomiser leurs pratiques érotiques, procréatives, socio-économiques, cognitives, existentielles et spirituelles. La démarche autogérée de décolonisation vise aussi à sortir de la spirale d’autodestruction de l’humanité et de son écosystème et à trouver des issues au système de prédation généralisée du vivant.

VI Stopper la spirale de destruction du vivant

Le refus du réel physique et biologique du corps sexué femelle est du même ordre que le refus du réel physique de la planète qui fleurit à l’heure des « faits alternatifs » Il relève de la passion d’ignorance qui a des effets destructeurs aussi bien sur les êtres et que sur notre écosystème, en ce qu’il perpétue le même système  d’exploitation et de prédation.

Les écoféministes s’opposent à l’inconscience technologique qui conduit à l’extractivisme et qui croit pouvoir manipuler sans dommage les bases du vivant. J’appelle les LGBTQIA+ à ne pas offrir un boulevard aux prétentions technoscientifiques en particulier en matière de la fabrication des humains et des terrestres.

Les écologistes se sont battu-e-s contre les perturbateurs endocriniens et contre la technologie OGM. Je m’inquiète désormais du développement rapide des technologies de falsification génétique du corps humain. Les apprentis sorciers disposent désormais du ciseau génétique (crispr) qui peut couper un chromosome et le remplacer par un autre. Cela pourra se faire facilement sur les embryons. La pratique de l’échographie a provoqué une augmentation considérable des avortements sélectifs d’embryons XX. Il est prévisible que les manipulations génétiques déséquilibreront la dualité de la sexuation et ravageront l’héritage intergénérationnel qu’est le génome.

L’accélération des perturbations désastreuses du génome  nous concerne intimement car c’est  est un trésor commun, un trésor du vivant,  la forme la plus objective d’éternité de la vie qui se transmet depuis les débuts de la vie sur terre. Nous avons encore des traces chromosomiques de l’homme de Néandertal. Le génome est resté à l’abri de la dévastation des hommes jusqu’à l’apparition des armes atomiques et de la pollution radioactive. Désormais il n’est plus à l’abri de leur suprématisme technologique.

La protection de ce patrimoine intergénérationnel fondamental exige une approche lucide du réel. Là encore, « nous ne défendons pas la nature, nous sommes la nature qui se défend » contre l’inconscience technologique. Les femelles humaines sont bien placées pour lutter contre l’inconscience collective parce qu’elles en paient le prix tous les jours.

La même lucidité est nécessaire dans la protection des écosystèmes quant à notre implication concrète dans la destruction de la faune et la flore et quant à  l’asservissement et l’exécution massive des espèces d’élevage.

Pour conclure sur une note optimiste je veux souligner que la force du mouvement de décolonisation de l’humanité femelle, c’est d’affirmer l’égalité du droit d’exister dans la pluralité des modes d’existence.

L’affirmation de ce droit est centrale dans la pensée écoféministe car elle remet en cause tous les suprématismes dans les rapports humains, mais aussi dans nos rapports avec tous les terrestres. Elle peut servir de base positive à un dialogue sur la controverse que j’ai tenté de clarifier ici.

Nicole Roelens, Breitenbach le 10 novembre 2020

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Notes

[1] Pour plus de renseignements en particulier sur mon parcours scolaire et universitaire atypique et mes recherches voir http://www.harmattan.fr/index.asp?navig=auteurs&obj=artiste&no=8871

[2] Roelens N : La crise de l’habilitation intersubjective à l’existence sociale, Thèse à l’Université de Strasbourg  juin 1996

[3] Roelens N, Interactions humaines et rapports de force entre les subjectivités, L’Harmattan 2003

[4] Roelens N., Le système de recolonisation perpétuelle, L’Harmattan 2014

[5] Ce n’est de loin pas le cas de tous les groupes lesbiens, je suis très heureuse que Marie-Jo Bonnet soutienne  mes travaux et les considère comme fondamentaux et avant-gardistes.

[6] Roelens N., La femellité et le réel prosaïque de la vie des humains, L’Harmattan 2013

[7] Butler J, Trouble dans le genre, pour un féminisme de la subversion, La découverte, 2005

[8] Roelens N., Le système de recolonisation perpétuelle, L’Harmattan 2014

[9] Roelens N., Comment se fabrique l’hégémonie de l’humanité mâle ? L’Harmattann 2016

[10] Bourdieu P., Le sens pratique, les éditions de Minuit 1980

[11] Goettner-Abendroth H., Les Sociétés matriarcales : Recherches sur les cultures autochtones à travers le monde, éditions des femmes - Antoinette Fouque, 20

[12] Héritier F., Masculin/Féminin 1, la pensée de la différence, Paris, Odile Jacob, 1996

[13] Roelens N., L’enfantement des humains ou l’accouchement existentiel d’une nouvelle existence, L’Harmattan 2014

[14] J‘ai organisé Strasbourg en 2009 une magnifique délégation des grands-mères avec leurs petits-enfants auprès de l’Autorité de Sûreté Nucléaire pour exiger la fermeture de la Centrale de Fessenheim 

[15] Roelens N., Poussées d’émancipation et violences colonisatrices, L’Harmattan 2014

[16] Op/cit

[17] Falquet J, Imbrication: Femmes, race et classe dans les mouvements sociaux, Editions du Croquant février 2020

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