De la France au Chili : je lutte donc je suis

Le monde traverse actuellement plusieurs vagues de soulèvements populaires, attaquant directement le système hégémonique en place. Des gilets jaunes en France aux manifestations au Chili, face aux inégalités et à la précarité, le sentiment d’une nouvelle prise de conscience politique semble voir le jour.

 

Mobilisation des gilets jaunes en solidarité avec le Chili à Paris, le 26 octobre 2019 Mobilisation des gilets jaunes en solidarité avec le Chili à Paris, le 26 octobre 2019

Les gilets jaunes ont récemment soufflé leur première bougie. A cette occasion, de nombreux média ont, en guise de bilan, publié divers témoignages et reportages pour tenter de mieux comprendre la réalité de ce mouvement hétérogène, mettant en lumière des conditions de vie particulièrement précaires. « On ne s’en sort pas », « le frigo est vide », « on veut pouvoir vivre dignement, de notre travail », « on n’est pas des assistés » sont certainement les phrases les plus entendues. Des personnes obligées de choisir entre se chauffer et se nourrir, des mères célibataires sacrifiant leur repas pour pouvoir nourrir leurs enfants. Et surtout, un fort sentiment d’injustice.

Les chômeurs⸳ses : invisibles parmi les invisibles ?

Sans tomber dans la généralisation ou le misérabilisme, ces témoignages illustrent bien la froide réalité de l’emploi précaire. Mais les grandes absentes de ces mobilisations semblent être les personnes au exclues de l'emploi, dont la situation s’est par ailleurs durcie depuis la dernière réforme de l’assurance chômage[1]. Difficile de porter sa voix lorsqu’il existe en France, comme dans l'ensemble des sociétés industrialisées, une honte à être au chômage. Une honte directement liée à l’intériorisation d’un système capitaliste basé sur – et fonctionnant grâce à – l’injonction au travail salarié. C’est cette injonction qui fait baisser les têtes, qui fait accepter des conditions de travail inacceptables, qui fait penser qu’un emploi sous-payé, abusif, épuisant, sera toujours mieux que de tomber au chômage, comme on tomberait malade.

« Je crois que cette volonté inavouée de perpétuer l’accomplissement de tâches inutiles repose simplement, en dernier ressort, sur la peur de la foule. La populace, pense-t-on sans se le dire, est composée d’animaux d’une espèce si vile qu’ils pourraient devenir dangereux si on les laissait inoccupés » - George Orwell, Dans la Dèche à Paris et à Londres (1933).

Mais si l’emploi ne permet pas toujours de vivre dignement, les témoignages démontrent également la volonté de rester socialement utiles, ce qui aujourd’hui, aux yeux de la société, passe principalement si ce n’est exclusivement par l’emploi. Il n’y a rien de pire que d’être considéré⸳e comme un⸳e assisté⸳e. D’ailleurs, l’une des chansons les plus entendues dans les mobilisations des gilets jaunes dit bien : « On est là, on est là, même si Macron ne veut pas nous on est là. Pour l’honneur des travailleurs, pour un monde meilleur […] ». Il s’agirait donc bien et avant tout d’une lutte de travailleurs et travailleuses...

Lutter pour du Pain et des Roses[2]

Aujourd'hui, l’emploi, notamment dans le cas des emplois précaires (mal rémunérés, à temps partiel subi, à durée déterminée, etc.), a échoué à sécuriser les besoins physiologiques primaires : se loger, se nourrir, se vêtir, se soigner. Sans parler des impacts physiques et psychologiques de ses dérives tels que les burnouts, le manque de sens de certains emplois, les bullshit jobs... Dans ces conditions, pourquoi ne demandons nous pas tout simplement de pouvoir vivre dans de bonnes conditions ? 

Un revenu de base universel pourrait être une réponse à la précarité, mais il n'est pas suffisant pour répondre à l’ensemble de nos besoins. Car l’emploi n’est pas seulement un moyen d’assurer une existence matérielle suffisante, c’est également le principal facteur d’intégration sociale. Ce qu’ont révélé les gilets jaunes, ce sont aussi des situations d’extrême solitude, d’isolement, d’absence de liens sociaux, que les mobilisations sont parvenues à combler. « Ce mouvement m’a permis de comprendre que je n’étais pas seule dans ma situation » disait une femme gilet jaune dans un documentaire de la série « Femmes en jaune » sur France 3[3]. « Il m’a permis d’arrêter d’avoir honte ».

A la honte s’est substituée la fierté d’appartenir à un mouvement prêt à redresser la tête et lutter pour ses droits. A la solitude s’est substitué le collectif, s’organisant peu à peu. C’est peut-être la raison principale qui, semble-t-il, amènera ce mouvement à s’inscrire dans la durée, quitte à faire évoluer ses modes d’action. Tout comme le Chili, dont le slogan des manifestations était « Chile despertó » (le Chili s’est réveillé), on pourrait croire à un éveil citoyen en France également, permis par les échanges d’expériences et le sentiment de pouvoir peser dans la construction collective d’un destin commun.

Gilets jaunes, mobilisations chiliennes : un éveil citoyen contre le modèle capitaliste

 © Susana Hidalgo © Susana Hidalgo

L’augmentation de 30 pesos du prix des transports au Chili a été l’étincelle, la goutte d’eau, tout comme l’annonce de la taxe sur les hydrocarbures avait déclenché le mouvement des gilets jaunes en France. Mais l’éclatement de ces mouvements témoigne avant tout d’inégalités devenues insupportables, permises par des sociétés néolibérales qui n’ont fait qu’accentuer la concentration de richesses entre les mains de quelques personnes. A titre d’illustration, 1% des Chilien⸳ne⸳s les plus aisé⸳e⸳s détiennent 26,5% des richesses du pays[4], et 7,2% des capitaux privés sont placés dans des paradis fiscaux[5].

Ces inégalités, combinées au chômage et aux emplois précaires ont conduit à une colère populaire cristallisée par le mouvement social le plus important qu’a connu le Chili depuis la fin de la dictature de Pinochet, soutenu par 83,6% de la population chilienne[6]. Il a donc été difficile pour le gouvernement de Sebastian Piñera de rester sourd face à cette colère populaire, malgré sa tentative de criminaliser initialement le mouvement social, focalisant l’attention sur les dégâts matériels (stations de métro brûlées, entreprises de télécommunication saccagées, supermarchés pillés). Sa décision de mettre en place un couvre-feu et de faire appel à l’armée, un choix qui a rappelé les heures les plus sombres de la dictature, l’a conduit à perdre le soutien d’un nombre important de Chilien⸳ne⸳s, choqué⸳e⸳s par la répression extrêmement brutale. A ce jour, les violences ont conduit à la mort de 23 personnes et près de 2400 blessé⸳e⸳s. La Commission Nationale des Droits Humains chilienne enquête également sur des dizaines de plaintes pour agressions sexuelles et des centaines de cas de torture qui auraient eu lieu dans certains commissariats[7].

La puissance du mouvement populaire chilien a conduit la classe politique à faire des concessions. Ainsi, une proposition de loi portée par le parti communiste demandant le passage de la semaine de travail de 45h à 40h - proposition de longue date - a obtenu un vote favorable dans la Chambre des députés et est à présent soumise au vote du Sénat[8].

Mais la principale revendication repose sur le changement de l'actuelle Constitution, héritage de la dictature. Bien au-delà de la portée symbolique ou politique - celle-ci a été très peu modifiée depuis la fin de la dictature - les enjeux sont ici surtout économiques. Car la Constitution a dicté les clés du néolibéralisme chilien, promu par les Chicago Boys, ces jeunes diplômés de l'école de Chicago soutenus notamment par l'économiste Milton Friedman, cédant le contrôle du pays au libre-marché et réduisant à peau de chagrin le rôle et la capacité d'intervention de l'Etat chilien. Les conséquences de cette politique économique sont aujourd'hui palpables et les manifestant⸳e⸳s en sont bien conscients, car les slogans les plus repris ont été : « Ce n’est pas pour 30 pesos, mais pour 30 ans » ; « le néolibéralisme est né et mourra au Chili ».

 © Eric Zolov © Eric Zolov

Au terme de plusieurs jours de mobilisations, le président Piñera a fini par céder à la pression populaire et accepter le changement de Constitution, déclenchant par la même occasion une véritable ébullition sociale et politique. La Constitution est aujourd’hui l’un des livres les plus vendus au Chili[9]. Les journalistes suivent également de très près tous les textes de loi présentés devant le Parlement pour s’assurer qu’ils ne soient pas détournés politiquement et appellent l’ensemble de la population à lire, à s’informer par soi-même, à ne pas déléguer les clés du pouvoir à d'autres. Certains footballeurs ont même refusé de jouer certains matchs considérant que la priorité était ailleurs, et ont ouvert les stades pour l’organisation de débats populaires, affirmant que ce qui se jouait aujourd’hui au Chili était beaucoup trop important pour passer après le foot[10].

L’éveil des consciences, le sentiment de pouvoir peser dans l’avenir politique de son pays, de transformer la société, sont palpables. Et il sera difficile de revenir en arrière. La suite reste à écrire, mais l’on retiendra de cet incroyable éveil citoyen, certes opéré dans la douleur d’une répression importante, qu'il aura fait vaciller le gouvernement et pourrait donner lieu à l’un des plus beaux exemples de démocratie participative. Une source d’inspiration, peut-être, pour les gilets jaunes en France et pour tous les autres mouvements sociaux prêts à se battre pour un changement de société.

« Nous ne reviendrons pas à la normalité, car la normalité était le problème » © ITUC « Nous ne reviendrons pas à la normalité, car la normalité était le problème » © ITUC

[1] https://www.lemonde.fr/politique/article/2019/09/19/reforme-de-l-assurance-chomage-plus-de-40-des-demandeurs-d-emploi-touches_6012305_823448.html?fbclid=IwAR3z9RCopLVNydeY6ySckmeO8q6HXiTf_O3dUi5Ba0-mrGB_G81q1co8IoY

[2]  Référence au poème de James Oppenheim, Bread & Roses, qui décrit que chaque personne a besoin de « pain », pour se nourrir, donc vivre dans de bonnes conditions, mais également de « roses », soit de la possibilité d’accéder à la beauté, à l’épanouissement et à la créativité, dans sa vie. Du Pain et des Roses est également le nom d’un collectif international féministe anticapitaliste.

[3] https://france3-regions.francetvinfo.fr/france-3-immersion-femmes-jaune-revolte-solidarite-1736051.html

[4] https://www.biobiochile.cl/noticias/nacional/chile/2019/01/16/cepal-sostiene-que-chile-permanece-desigual-1-mas-adinerado-se-quedo-con-el-265-de-la-riqueza.shtml

[5] https://www.elmostrador.cl/mercados/2017/06/14/mapa-de-la-extrema-riqueza-115-familias-chilenas-manejan-el-127-de-la-fortuna-del-pais/

[6] https://www.t13.cl/noticia/nacional/Encuesta-Pulso-Ciudadano-El-834-de-la-poblacion-apoya-las-manifestaciones-en-Chile

[7] https://www.telesurtv.net/news/mes-balance-protestas-chile--20191118-0002.html

[8] https://radio.uchile.cl/2019/11/07/camara-de-diputados-aprueba-proyecto-de-40-horas/

[9] https://oasisfm.cl/oasis-hoy/la-constitucion-de-chile-se-ubica-entre-los-libros-mas-vendidos-de-esta

[10] https://www.cnnchile.com/pais/cabildo-abierto-colo-colo-estadio-monumental_20191031/

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