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Tels des gazouillis se hissant du bas de l’escalier à nos oreilles paisiblement endormies, nos matins s’égrènent au rythme de ces réveils depuis onze années. Drôles de petites horloges que ces demi-sœurs n’ayant de cesse de nous rappeler qu’il est temps de se lever, que l’heure est aux câlins, à la friandise promise, préalable indispensable à la brève promenade se résumant au périmètre de la maison. La porte d’entrée témoigne de l’impatience de nos compagnes à revenir se faufiler entre nos jambes. L’une d’entre elles, Vahiné, a pour fâcheuse habitude de gratter à la porte, abrasant le vernis au point d’y laisser une trace oblongue de bois brut. C’est qu’elle a de bonnes griffes qui n’ont d’autre utilité que ce signal impérieux prompt à nous rappeler sa présence. Un entrebâillement suffira pour que de longues oreilles brunes s’infiltrent dans le couloir. Elle n’est pas bien grosse, mais comme elle semble fière. Son regard vaque d’un point à l’autre sans esquisser le moindre mouvement. Deux grandes billes noires qui en disent long sur le trop plein de tendresse qu’elle attend de distribuer avec impatience. Vanille n’est pas en reste, regardant discrètement, veillant à la moindre attention de notre part susceptible d’annoncer le rituel des caresses matinales. Une journée commence, sa petite tête rousse et blanche lovée entre mes mains. Une tache semblable à une amande est venue parer le haut de son crâne ajoutant un soupçon de légèreté à son allure délicate. Les signes de contentement ne se font pas attendre. Deux museaux se nichent frénétiquement entre nos chevilles, complices de moments d’affection.

Aujourd’hui tout sera calme et sans grande surprise. Un train-train propre aux besoins inhérents à leur bien-être s’est naturellement installé dans nos vies. Je vais et viens, m’absentant parfois, toujours brièvement, les laissant l’une à l’autre en bonne compagnie.

Bien que rompues aux longues séances de piano, il semble qu’elles y aient pris goût instantanément. Pas un seul jour sans que je ne sois entourée de leur présence, ces deux petites compagnes sont témoins de la première heure de ce que j’écris. J’alterne entre cheminement du crayon papier sur la portée, coups de gomme, effleurement du clavier et pauses câlins que l’une ou l’autre ne manque jamais de me rappeler par un frôlement de patte sur mon genou, premier signal précédant un rappel plus insistant s’il m’arrivait de les oublier. Chaque minute s’inscrit dans l’évidence, la simplicité.

Mes activités musicales se sont ces derniers temps raréfiées, contrainte au repos par quelques soucis « mécaniques ». Comment ne prendre conscience de l’importance de l’animal dans notre vie. Si l’aptitude à cette parcelle de bonheur vous semble hors d’atteinte, cette boule de poils à quatre pattes vous y engagera. Loin de tout anthropomorphisme, force est de constater que mes « grenouilles », mes « pépètes » - sobriquets dont je les affuble selon l’humeur du moment – prennent une place non négligeable dans mon existence.

Les vacances nous rapprochent toujours du bord de mer ; un retour aux sources. C’est cependant sans compter sur le joyeux réveil auquel nous ne pouvons déroger. Un chien ne connaît ni week-end, ni congés, il ne connaît que la vie. Bonjour à la vie !

Le temps a passé et nous a dépassés… Vahiné a parcouru un long périple, ce qui lui reste à vivre n’étant que sursis. Les soins prodigués adouciront les maux, retardant de quelques jours, quelques semaines ce qui un jour doit arriver. La fragilité du cœur de Vanille est moindre mais sa vulnérabilité est grande au regard d’une telle complicité… 

Dimanche 2 août, des « gazouillis » provenant du bas de l’escalier se propagent jusqu’à l’étage, suivis d’une discrète ascension des marches conduisant à l’endroit où je végète encore dans un demi sommeil. Vahiné a fourni cet effort incommensurable, son degré de fatigue lui octroyant si peu de fantaisies. Les deux pattes sur le bord du lit, à hauteur du visage, elle me fixe de ses grands yeux. Avec soin, je pose ma main sur sa tête, longeant son cou pour atteindre le milieu de son dos, répétant le geste à quelques reprises en signe de réponse. Retournant lentement à la porte de notre chambre, elle s’assoit et me regarde… longtemps. Et je la regarde… un long moment. Un simple assoupissement a suffi avant qu’un bruit tonitruant ne fende l’air et vienne nous extirper de la tiédeur d’un dimanche matin. Les marches descendues, le cœur lui aura dit : « Mission accomplie ». J’accoure en toute hâte, un dernier souffle dans mes bras…

Elle est venue dire au revoir, elle avait le cœur trop gros.

 

Ce fut une belle vie de chien. Vanille continue son chemin…

 

Une page de l’existence est à nouveau tournée, nous menant à réfléchir sur ce que nous sommes, confirmant l’enseignement que nous prodigue la nature : tout compte !

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