Donnez-moi la confiance en moi...

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C’est ma première crise de l’année.

 

Ce ne sera sans doute pas la dernière.

 

Et comme je ne suis pas du genre à faire les choses à moitié, quand je suis en crise, c’est terriblement pénible. Surtout pour moi.

 

Cela doit remonter à ma plus tendre enfance. Ils ont dû me faire quelque chose qui m’a échappé. C’est pourtant pas faute d’avoir essayé de me nettoyer l’enfance pour devenir grande. Une fortune que cela m’a coûté. Mais c’était nécessaire pour affronter la vie. Pour devenir moi. Pour ne pas soûler les autres avec mes névroses.

 

Et puis, comme ma planche de salut c’est l’humour, je dois dire que ma psy et moi on ne s’en est pas privées d’humour….

 

Mais le résultat est là.

 

En trois coups de cuillère à pot, je peux prendre ma rouste.

 

Il faut que je me fasse vite une liste. De mes qualités. De mes succès. Il faut que je me recopie tout le bien que l’on a dit de moi. Et que je me le relise façon litanies

Il faut aussi que je relativise. Que je comprenne pourquoi et comment on m’a déstabilisée. Et puis que j’évite définitivement ceux qui s’amusent à ça. Même s’il doit m’en coûter.

J'ai si peur de ceux qui sont sûrs d'eux. Ils me fascinent et m'exaspèrent. Ils me fascinent parce qu'ils sont ce que je ne serai jamais. Et m'exaspèrent par leur foutu orgueil. Car, eux, ils ne se remettront jamais en cause.

Je vis avec ce handicap depuis ma plus tendre enfance. Je peux me faire flinguer à bout portant par des mots plus sûrement que par des balles. Et les blessures sont bien plus difficiles à soigner. Aucun service d'urgences n'est équipé pour cela.

Alors, oui, si je veux m'en sortir une bonne fois pour toutes, il faut que je comprenne. Que je révise mon histoire personnelle en lousdé. Et que j'en tire les conséquences.

 

 

Tu te souviens de cette anecdote… Ta petite mère était la dernière fille de la dernière portée de Pamphile. Et sa mère à elle n’avait d’yeux que pour son aînée, ta tante Yvonne. Qui n’a d’ailleurs jamais été mise en nourrice comme les autres. Celle à qui tu ressembles tant. Et qui était fort belle. Disons-le. Mais qui, elle, avait de l’aplomb. Elle a failli tuer Jeannette en lui faisant avaler dans le restaurant paternel une énorme boîte de confitures. Mais c’est quand même ta mère qui a été élue reine de Boulogne. Pas elle. Ce jour-là, elle a dû regretter de ne pas l’avoir achevée aux confitures…

 

Tu vois, ça va déjà mieux en l’écrivant.

 

Tu devrais pourtant être blindée parce que côté garces, on peut dire que tu as eu ton lot. Souviens-toi de cette mémorable crise. Tu étais une jeune veuve et tu venais de savoir que tu passais haut la main en seconde année d’Ecole de Journalisme. C’était un beau moment. Et il a fallu que, devant tout le monde, une dénommée Brigitte la ramène : « Ce ne sera pas difficile pour toi, ton beau-frère écrira tous tes articles ». Et vlan la boîte de confitures en pleine tronche. Jusqu’à l’écoeurement. Jusqu’à la crise de foie.

 

Heureusement il y avait le cher divan à Neuilly. Et l’Etoile / Neuilly en métro c’est direct !

 

Bon. Alors côté nanas on va appeler ça « les confitures de Tante Yvonne. »

 

Côté mecs, je peux dire que j’ai toujours été recherchée par la crème de la crème. Chacun dans sa spécificité. Je peux dire aussi que je leur dois beaucoup. Pour au moins deux d’entre eux, à mesurer deux mètres quand ils me regardaient, j’ai dépassé mes propres limites. A en connaître l’œuvre de Carpaccio par cœur et Venezia sur le bout des doigts. A faire 14.000 kilomètres pour apprendre la littérature américaine sur la côte Ouest. Et obtenir l’impensable mention en comparant deux romans : Lolita et Gatsby le Magnifique.

 

Là, c’est la petite fille, en primaire et tablier rose à bretelles ouvragées, qui rapportait à son papa trop aimé le carnet de notes où elle était première de la classe. Monsieur ne supportait pas les seconds rôles.

 

Et Dieu m’est témoin qu’il avait joué dans de nombreux films, le paternel. Et que maman se serait bien passée de s’offrir une place au premier rang.

 

Alors entre les confitures et le tablier rose, voilà que je cerne un peu mieux le malaise.

 

Devant un obstacle, je suis soit l’une soit l’autre. Soit les deux. Mais enfin tomber dans la confiture quand on ne s’appelle pas Alice au Pays des Merveilles, c’est une sacrée overdose de sucre. Et c’est ce qui doit me refiler mes crises d’estomac.

 

Côté « Mon papa, est-ce que je te plais comme ça ? » A 17 ans, il y a eu révolte. Et en kinopanorama, encore. C’est lui à qui j’ai refilé mal à l’estomac. J’avais trop cherché à lui plaire. Alors il me fallait coller à bas de son socle la statue du commandeur. Et les trois années d’université qui ont suivi n’ont pas été du gâteau pour lui. Je me demande même, avec l’amour qu’il me portait, comment il n’en est pas devenu alcoolique. Il devait avoir d’autres sortes de divans cachés où se plaindre. Et un homme malheureux, ça marche toujours chez les midinettes…

 

Pourquoi ne pas le dire ? Je suis restée une enfant. Quelque part. Et c’est elle qui prend la barre quand la mer devient houleuse. Avec les risques encourus.

 

Bien sûr, mon côté émerveillement, ma sensibilité à fleur de peau, mon amour des mots, ce sont les jolies poches du tablier rose.

 

Je me souviens que les bretelles s’accrochaient, en les croisant, à des boutons derrière et qu’elles étaient à volants. Adulte, je me souviens en avoir porté l'exacte réplique de chez Western House sur un jeans très clouté, et avoir séduit, par cette audace, quelques directeurs de l’agence de pub où je venais d’être engagée… Mais, jeune mariée, c’était bien là le cadet de mes soucis.

 

 

L’année débute. Je ne veux surtout pas savoir ce qu’elle sera. Je la prendrai au jour le jour. Moi qui ne sais plus conjuguer le futur. Mais je sais déjà deux choses : je vais refiler le tablier rose à une œuvre de charité. Et surtout ne pas toucher à une seule cuillère de confiture.


Liliane Langellier

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