Le premier homme

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Lui, il vous a voulu. C’était une question de survie. De son couple. Et il s’est donné tous les moyens. Pour vous concevoir. Avec elle.

 

Quand il a su que vous étiez à peine là, il a quitté ce qu’il aimait le plus : son imprimerie. Pour devenir son esclave à elle. Et votre esclave à vous. Connaît-on plus grande preuve d’amour ? Passer de meneur d’hommes à mené par une femme.

 

C’est beau l’amour avant la rencontre. Et ça, vous le savez, de l’amour avant votre rencontre, il en avait à revendre.

 

Il voulait une fille. En ce chaud mois d’août il a été comblé. Il n’en croyait pas sa vie. Il a d’ailleurs bu plus que de raison pour se donner le courage de vous rencontrer. Brève rencontre. Car son état nécessitait repos et consommation d’eau en urgence.

 

Puis elle est sortie. Triomphante. De la Maternité.

 

Et c’est précisément à ce moment-là que votre longue histoire a commencé.

 

Etait-il beau ? Ce n’est pas l’adjectif. Il était surtout le charme incarné. L’humour au quart de tour. La vivacité au quotidien. Ses yeux bleus ont fait rêver bien des femmes. Le reste aussi. D’ailleurs.

 

Oui, mais voilà, ce qu’il n’avait pas du tout prévu c’est l’impact que tout cela aurait sur votre petite personne.

 

Vous aviez eu tout le temps d’admirer ses longues mains quand il imprimait soigneusement dans la salle à manger les textes des rubans de deuil. Pour les couronnes qu’elle confectionnait. C’est d’ailleurs là, où, histoire de l’épater, vous avez appris, bien avant l’âge requis, votre alphabet « A notre oncle chéri », « A ma petite sœur aimée ». Une vie de mots qui commence dans les mots de la mort. Ce n’est pas banal !

 

Il y avait aussi sa voix. Quand il parlait. Et quand il chantait. Que ce soit « Le temps des cerises » ou « Minuit Chrétien », l’assemblée avait la chair de poule.

 

Ses mains. Sa voix. Son humour décapant. Sa vivacité pour aborder tous les sujets de l’actualité… Vous ne le saviez pas encore, mais ce premier homme allait conditionner votre approche de tous les autres.

 

Ne pas oublier dans cet inventaire : ses colères. Folles. Injustifiées. Ses chantages affectifs. Ses états d’âme à géométrie variable.

 

Dans votre étrange vie, vous fîtes deux passions.

 

Pour la première, vous ne saviez pas même ce qui vous arrivait. Vous ne donniez pas de nom à vos symptômes.

 

Cela avait commencé un jour de grève des transports. Vous étiez venue travailler moitié à pied et moitié en stop. Place Monge / L’Etoile. Votre responsable, très protecteur, avait demandé que l’on recherche dans le fichier du personnel un voisin susceptible de vous transporter. Et ce fut fait.

 

Il fallait bien le rencontrer. Car comment le reconnaître le lendemain matin. Dans les agences de publicité, les créatifs sont des vedettes. Et celui-là, directeur artistique de son état, pour en être une, il en était une ! Charles Bronson relooké chez Western House. Les santiags sur le bureau. Entouré d’un harem d’esclaves. Qui gloussaient à la moindre virgule de ses phrases. Vous l’avez haï au premier regard.

 

Vous aviez rendez-vous près de chez vous. Le lendemain matin. Oui, vous étiez jolie. Mais, comme d’habitude, vous ne le saviez pas. Longue jupe noire, petit chemisier blanc roumain finement rebrodé de bleu, chaussures rétro à talons et à brides. Vous ne le saviez pas mais lui il l’avait déjà compris.

 

Vous l’avez suivi dans son garage. Où il cachait sa vieille Mercedes noire. Celle de « Pierrot Le Fou ». Et puis vous vous êtes embarquée pour le grand voyage. Qui allait durer……. Quelques années !

 

Dès les voies sur berge, il vous a fait hurler de rire. Et de sa trop jolie voix, il a glissé : « Ton rire ressemble aux bruissements d’ailes d’un envol d’oiseaux ». Touchée. Coulée.

 

Il avait « tout comme papa » : le charme, l’humour, et…… les femmes. Il était peintre naïf. Sans doute la seule chose naïve qu’il n’ait jamais eue. Mais ses tableaux étaient d’une grande beauté.

 

Vous êtes devenue différente. Plus absente. Plus mince. Plus…

 

Il vous a initié au jazz. Au vrai jazz. A celui qui s’arrête en 1945. Il avait connu l’arrivée des Américains et la faune de Saint Germain des Prés. Quand il était étudiant aux Beaux Arts, et habitait rue du Bac. Il avait même reçu un grand prix de Rome pour une sculpture : « Hercule au jardin des Hespérides ».

 

On vous disait mignonne. Vous êtes devenue jolie. Vous déjeuniez chaque jour avec lui dans un petit café près de l’agence de publicité : « Le Newton ». Se rassemblaient là les photographes de Gamma qui vous auraient bien approchée. Mais qui balançaient mi perfides, mi rigolards : « Ah oui, c’est vrai, tu attends ton Jean Gabin ! »

 

Et voilà que vous vous êtes mise à aimer ce qu’il aimait. Coutainville et la côte normande. New-York et le cinéma américain. Venise et son peintre Carpaccio. Louis et Billie, et tous les autres aussi…

Un jour, il a osé vous demander de déjeuner un peu plus loin. En tête à tête. Et vous avez connu la cantine russe. Sous le musée d’art moderne. Vous portiez une large tunique mexicaine et un jeans serré. Vous ne marchiez pas, vous planiez.

 

Et puis, pour un Noël, il a dit « Quel cadeau souhaites-tu ? » La réponse a fusé sans hésitations : « Visiter le Musée Marmottan avec toi ». Il a du certes être décontenancé car les autres femmes n’avaient pas ce genre de soucis. Mais il a obtempéré. Et vous avez séché votre après-midi de boulot. Rien que pour lui, rien que pour vous, rien que pour les toiles du musée.

 

Il vous fallait gérer les jalousies des autres femmes. Car c’est un peu faible de juste dire : il était très aimé….

 

Vous le désarmiez par votre candeur. Il vous désarmait par son expérience. Vous pouviez l’écouter pendant des heures.

 

Oui, il avait de jolies mains. Oui, il avait de l’humour à revendre. Oui, la vie près de lui était un challenge perpétuel.

 

L’eau a passé sous le pont de la rivière Kwaï.

 

L’histoire suivante a aussi commencé par une rage terrible. Une colère d’enfer. Vous deviez remettre au responsable du secrétariat de rédaction la maquette du numéro Un de Style Express. Et le journal était en retard de bouclage. Cornaqué à l’époque par l’ex et l’actuelle petite amie de Sir Goldsmith. Vous avez donc dévalé les deux étages…. Pour être engueulée publiquement. D’un fait dont vous n’étiez pas responsable.

 

Contrairement à vos habitudes, vous vous êtes plainte à vos rédactrices en chef. Et il a été convoqué. Vous le voyez encore dans ce long couloir enfiler sa veste à la hâte et ajuster sa cravate. Il était rouge de colère.

 

Il a alors balancé à votre meilleur ami « Pour qui elle se prend cette conne ? » et a failli se ramasser un poing dans la figure « On touche pas à Lily ». Et c’est là que pour lui tout a commencé. Pour vous, et pour des raisons douloureuses, cela a mis plus de mois.

 

Il était écrivain. Et rédacteur en chef. D’ailleurs, il avait le plus grand talent du journal. Vous l’avez d’abord méprisé. Puis vous l’avez lu. Puis…….

 

Là, ce fut la tempête. Celle qui ravage et laisse le navire échoué et les marins en triste état.

 

Pour résumer, il était pétri de talent et d’humour. La vie près de lui était un challenge. Vous lui devez d’être partie étudier Nabokov à U.C.L.A. (entre autres). Il était beau comme un dieu romain. Il osait pleurer. Vous étiez désemparée….

 

Des années plus tard, réfugiée affective à « La Louise », l’un de vos soupirants vous a suppliée d’écouter une émission de psychologie sur France Inter. Vous n’en aviez guère envie mais vous l’avez fait. A cause du thème : « La passion ».

 

Et puis tout s’est enchaîné. Vous avez téléphoné. On vous a balancé illico à l’antenne. Et vous avez posé votre question : « Pourquoi n’ai-je jamais consommé physiquement mes deux plus grandes passions ? » L’un des psychologues a demandé : « Comment était votre père ? ». La gorge serrée, vous avez pu articuler « Brillant ! » Et la réponse est tombée comme un couperet : « Madame, vous ne pouviez pas commettre l’inceste ! »

 

Liliane Langellier

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