MON MAI 68. SAISON 1. EPISODE 1.

"Il est interdit d'interdire." Jean Yanne. Slogans Mai 68.

Nanterre. Gare La Folie. Nanterre. Gare La Folie.

 

Qu'il est donc long le chemin...

Le chemin entre la Route de la Reine, Boulogne sur Seine, et la faculté de Nanterre.

Fernand ne pipe mot.

On vient juste de passer devant le Mont Valérien.

Tout d'un coup, il se lâche : "Tu es sûre que tu veux y aller... Parce qu'à partir de maintenant, c'est la zone !"

Oui, pour en être sûre, elle en est sûre !

Elle revient de loin.

Déjà ce baccalauréat passé à la session des malades. 

Le 9 juillet.

A la Maison des Examens.

Tout ça pour une péritonite le jour même de son bac philo.

Elle a failli y passer.

Hôpital Dunant, Porte de Saint Cloud en urgence.

Elle a 40° de fièvre.

Et ne sait plus très bien où elle se trouve, quand, pour passer la radio des poumons, le chariot des frites lui grille la priorité.

C'est le professeur Dalesmes qui l'a opérée.

Oui, le grand spécialiste cardiaque.

Son tonton médecin a tellement eu peur, qu'il en a sonné chez le gratin.

Bref, tout cela a été douloureux et pénible.

Surtout quand ses petites copines de pensionnat sont venues lui dire qu'elles étaient en vacances.

Pas elle.

Elle traîne la patte.

Elle révise d'arrache pied.

Parfois il la dépose au bord du stade de Longchamp, au bois de Boulogne, car le médecin a conseillé le grand air.

Après les épreuves...

Restera à choisir une nouvelle famille en Angleterre.

Pour les mois de Septembre et Octobre.

Ce sera les Wales à Bournemouth.

Bournemouth, ça a été le choc.

La boite de nuit tous les soirs de 20 heures à minuit.

Avec Yvonne Wales.

Yvonne lui a appris à se maquiller.

Très.

Trop.

Aussi quand Fernand est venu la rechercher, à Orly, il ne l'a pas reconnue tout de suite.

Elle a un deal avec lui.

Un sacré deal.

Si elle a une mention au bac, elle va en fac à Nanterre.

Le couperet est tombé pour Fernand : mention Assez Bien.

Il faut bien dire que le sujet de philosophie qu'elle a choisi (avec coefficient 8) "Le plaisir et la douleur", elle y a mis tout son coeur...

Et la douleur, elle l'avait vue de près. De tout près.

Donc, pas la Catho (l'Université Catholique proche d'Assas) comme Anne-Catherine.

Pas Hypokhâgne à Molière comme Françoise.

Mais Nanterre.

Une seule de ses amies s'y inscrit aussi : Anne Lardot.

La petite Shirkey Temple du pensionnat.

La fille à papa dont l'hôtel particulier trône comme un gros gâteau blanc de mariage anglais, dans le bas Boulogne.

Sur la place du marché.

Près de la Fédérale, la patinoire où elles rêvent toutes d'aller.

Parce qu'il y a les blousons noirs.

Et que leurs mères ne leur autorisent que Molitor.

Va pour Nanterre.

Mais que c'est donc loin.

Deux bus pour arriver à la gare de Saint-Cloud.

Un changement de train à Bécon-les-Bruyères...

Et puis...

Et puis, La Folie...

Oui, la gare...

Vous vous en souvenez, Christian, n'est-ce pas ?

Une heure et demie de voyage avant d'atteindre cette foutue gare.

Et puis la gadoue.

La gadoue jusqu'aux amphithéâtres qui sortent à peine de terre.

Pour un changement de vie, c'est un changement de vie.

Fini le joli petit pensionnat très chic dont les jardins jouxtaient le bois de Boulogne.

Fini aussi l'uniforme porté pendant dix années.

La mode, en cette rentrée-là, est au petits pulls shetland achetés aux Laines Ecossaises, boulevard Saint Germain.

Agrémentés de colliers en vraies perles fines.

Et elles ont souvent reçu, pour leurs 18 ans, la bague à une perle assortie.

Elles portent des kilts divers et variés.

Sans oublier les mocassins Penny Loafers.

Oui, avec une piécette glissée dans la bande de cuir.

Les coiffures sont laquées et élaborées.

Elle a choisi celle de Sylvie Vartan : mi-longue avec tout un côté ramené derrière l'oreille.

Nous ne sommes pas des adolescentes.

Pas encore des femmes non plus.

Aussitôt arrivées à l'université...

Il faut s'inscrire au Restau U.

Où tu peux manger pour 3 Francs six sous.

Et pour ça, elle va y aller avec Anne.

Tous les fils à papa de l'Ouest parisien se retrouvent là.

Rueil Malmaison, Boulogne, Suresnes, Neuilly, Auteuil, Passy, (les futurs NAP) etc...

Son premier café en bas du Restau U, elle s'en rappellera.

Toute sa vie.

Elle attend Anne seule à une table.

Cachée derrière un bouquin...

Tout en regardant le monde bigarré qui franchit les portes.

Un long jeune homme brun l'interpelle :

"Tu peux me garder mon cartable pendant que je file au Restau U ?"

Bien élevée, elle accepte.

Tout d'un coup les policiers déboulent sans prévenir par les grandes portes.

Brouhaha.

Ils vérifient les identités à droite et à gauche.

A elle, ils lui décochent juste un sourire.

Puis, c'est le calme après la tempête.

Le long jeune homme brun réapparaît.

Il a un sourire malicieux sur le visage :

"Bravo, camarade, tu as servi la révolution prolétarienne !"

Et avant qu'elle ait eu le temps de répliquer ouvre le cartable d'où s'échappent déjà tracts et affiches.

Il l'a choisie, elle, parce qu'avec son air godiche, les policiers ne pouvaient pas se douter.

Il faut dire que côté conscience politique...

C'est encore en bourgeon.

Bien sûr, un brave père jésuite leur a enseigné le marxisme.

Elles allaient même en rangs serrés à Stan' (Collège Stanislas/Montparnasse) pour écouter ses conférences.

Mais elle va vite rattraper son retard.

Et comprendre qu'en philosophie, il faut émailler ses dissertations de citations de Karl Marx.

Aussi quand à l'examen de juin  va sortir en sujet de philosophie "Peut-on parler d'un sens de l'Histoire ?" ...

Elle va citer Teilhard de Chardin et Marx (entre autres).

Et... récolter un 14.

Note plus qu'honorable en Propédeutique.

Elle est excellente en version anglaise.

Mais laborieuse en thème latin.

Ils ont passé l'examen de juin sous les hangars des cars.

Il n'y avait pas assez de place pour caser tous les candidats.

Il fait une cagna du diable.

Et les élèves ont droit à un verre d'eau chacun.

Pour la première fois de sa vie, elle va se planter.

Et devoir repasser en septembre.

Faut dire que Nanterre, c'était surtout la galère.

Celle des 3 heures de chemin aller/retour au quotidien.

Ce qui a très vite refréné ses envies d'aller alphabétiser le bidonville tout proche.

Faut dire que Nanterre, c'était aussi, c'était surtout la fête.

Les fêtes.

Un peu partout.

Les samedis soirs...

Dans les somptueux appartements des parents des uns et des autres.

Et, que la fête, elle n'est pas la dernière à la faire !

Même si ça lui doit d'être retrouvée à 6 heures du matin, un certain dimanche, par les parents Lardot, à gratter le plancher de leur superbe salon.

Ils ont trop bu. Ils ont trop dansé.

La drogue n'existe pas encore.

On attendra un peu pour les joints des Peace and Love.

Là, ce sont les premiers Beatles.

Les premiers Stones.

Christophe hurle toujours "Aline"...

Et elles ont comme Bobby Solo "Una lacrima sul viso"...

Sur ça, les garçons emballent sec.

Et puis il y a les cours séchés.

Le train pris en lousdé.

Depuis Février, une fois par semaine, avec son amie Michèle, elles filent retrouver un peintre de la Place du Tertre à Montmartre.

Montmartre l'hiver.

Sans touristes.

Juste la bohème que chante si bien Charles Aznavour.

La vie est belle.

Si belle.

Les filles ne s'allongent pas.

Du moins ses potes à elle.

Le spectre d'une grossesse plane toujours dans leur ciel amoureux.

Bien sûr il y a eu Fred.

Il est en terminales à Jules Ferry.

Et se retrouve aussi à sécher ses cours au même petit café montmartrois.

Il est très blond et très juif.

Et porte le nom du cinéaste du Cuirassé Potemkine..

Fernand ne le voit pas d'un bon oeil cet amour-là.

Parce que, lui, il sait ce qu'ils ont enduré les petits tailleurs juifs du boulevard Jean Jaurès.

Mais eux, ils s'en foutent.

Ils s'aiment.

Comme ça.

Sans plus.

Résultat...

Il va rater son bac.

Elle va devoir repasser Propé dès septembre.

Et bûcher tout l'été.

Mais ces étudiants-là...

Ils sont tous d'accord.

Sur un point.

Quand le prof de philo leur demande s'ils seraient prêts à descendre dans la rue défendre leurs idées.

C'est oui.

Un oui franc et massif.

Qui résonne jusqu'à la cité universitaire, un peu plus loin...

Bien entendu.

Liliane Langellier

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