Il pleuvait, ce 15 septembre-là...

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Il pleuvait, ce 15 septembre-là...

 

Certains ont des vies lisses. Sans aspérités. Sans gouffres. Et ils ont le conseil à la bouche. « Il faut aller de l’avant ». « C’est du passé ». Oui, c’est du passé. C’est mon passé. Et pour aller de l’avant, je ne les ai pas attendus.

 

Mais… Je nous reverrai toujours dans le cabinet du chirurgien. Je pourrais vous décrire nos places exactes. Car la pièce se jouait en huis clos pour un trio. Lui, tout puissant, derrière son bureau. Les radios étalées devant lui. L’attachée case ouverte. Comme une barrière supplémentaire entre sa réalité et la nôtre.

 

Il pleuvait ce 15 septembre-là. Et en ce début d’après-midi était prévue la photo de l’équipe de notre supplément de L’Express. Je n’y ai jamais figuré. Mais elle est là. Sagement rangée dans un livre de Guillemette de Sairiginé. Cette femme si belle et si profondément humaine était ma rédactrice en chef.

 

Revenons à la clinique. Au bureau. Au tout-puissant des mots qui font mal. Et dont il ne s’est pas privé. Le sadique !

 

Mon mari avait une confiance aveugle en lui. Il l’avait opéré quelques cinq ans auparavant. Moi, je ne l’aimais pas. J’avais toujours senti… Et j’étais loin du compte.

 

C’était un lundi.

 

Jean-Claude bossait comme directeur commercial d’une boîte de linotypie. Il courait toujours pour satisfaire ses clients. Il aimait son métier. Et ses clients le savaient.

 

« Vous rentrez demain à l’hôpital Avicenne. En urgence. Pour des chimiothérapies. »

 

‘Mais demain j’ai des rendez-vous » a hasardé mon époux. « On n’en est plus là. Vous avez un cancer important. Un poumon entier est pris. Et le second  a aussi des métastases. »

 

J’avais envie de vomir. J’aurais du vomir dans sa sale mallette qu’il nous imposait sur son sale bureau avec ses sales mots. J’aurais du…

 

Et puis je me suis tournée vers lui. Il ne comprenait pas que sa vie venait de basculer. Et la rage m’a prise. Mais une rage comme je n’en ai jamais plus connue depuis.

 

J’ai prétexté un document à prendre au Grand Hebdomadaire. Dont la clinique était proche. J’ai planté mon mari dans le hall. Et je suis montée quatre à quatre, sans attendre l’ascenseur. « Le service Sciences ». Je les connaissais. Là, j’ai du m’asseoir. Et j’ai raconté comme j’ai pu. Je les vois encore toutes deux. Elles ont dit : « On va appeler Pierre. Il est en vacances, mais on va appeler Pierre. » Je n’avais pas le temps de pleurer. J’étais dans l’action. Pierre m’a parlé. Nous nous connaissions. De vue. Il m’a juste dit « J’appelle tout de suite Bobigny et je te rappelle. »

 

J’avais perdu la notion du temps. De mon temps. De son temps. Mais je n’avais pas le temps de penser. J’aurais pu repeindre tous les étages de la Tour Eiffel si cela avait changé quelque chose.

 

Pierre a rappelé : « Vous avez rendez-vous avec le professeur Israël demain matin à Bobigny. Je le connais bien. Je lui ai expliqué. » Je savais qu’il fallait des mois pour obtenir un rendez-vous chez ce cancérologue. Et je savais aussi que ce serait la petite lumière dans le tunnel qui venait de s’effondrer sur mon Langellier.

 

Je lui ai dit dans la voiture.

 

Il a été surpris. Mas j’ai senti un frémissement d’espoir.

 

Il fallait encore prévenir. Ben oui, prévenir sa famille, ses parents, ses deux frères. Et la mienne. Je l’ai fait sans craquer. Le combat venait de commencer.

 

C’était un lundi 15 septembre. Alors pour ceux qui me disent d’aller de l’avant, qu’ils sachent bien avant de parler que je n’ai jamais reculé.

 

Liliane Langellier

 

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