Mon papa

 

 

Vingt ans déjà !

 

J’ai une mémoire aiguë des dates. Des bonnes. Comme des mauvaises. Le 15 octobre, cette année-là, était un jeudi. On m’avait appelée près de lui. Il était encore couché. Il semblait fiévreux. Victime d’un mauvais rêve. Qu’il me raconta de sa jolie voix.

 

« Ils sont venus. Ils ont établi leur camp juste là. Les femmes faisaient la tambouille dehors. Il y avait du linge qui séchait tout autour. Plein de linge. Ils ne peuvent pas rester ici. Il n’y a pas la place. Mais il faut bien qu’ils vivent… »

 

Il était tard. Je n’appelais son médecin que le lendemain matin. Un indice aurait du m’inquiéter. Il racontait toujours cette même histoire de camps, de linge… Je pensais fièvre car crise d’urée peut-être. Je suis sortie pour laisser le médecin faire son diagnostic.

 

Je suis allée m’asseoir sur les trois marches de pierre. Celles que j’aimais. Des marches un peu bancales. Qui me ressemblaient. Avec leurs fissures apparentes à même la pierre. Je suis allée m’asseoir. Juste à l’entrée de notre petit jardin de curé. Sous la dernière floraison du rosier en arceau. Avec cette odeur tenace de pommes qui me tournait un peu le cœur.

 

C’était là que l’on m’avait photographiée. Lors de mes premiers prix. Habillée en bigouden. Et croquant une cerise avec un air impertinent.

 

C’était là que j’avais embrassé mon futur fiancé pour la première fois. Je peux encore sentir l’odeur de colle fraîche et la douceur de ses lèvres.

 

Puis le médecin est sorti. Il est venu vers moi. Il portait un col roulé noir. A son regard, j’ai compris. Que cette  fois-ci, il n’y aurait plus d’amnistie. De retours triomphants. Lundi, je devais l’hospitaliser d’urgence en neurologie.

 

Il avait peut-être perdu la tête. Mais il avait gagné un cœur sans censure. Je l’ai nourri. Changé. Je lui ai tenu la main. Il me regardait comme jamais. Il m’a dit des mots que je n’oublierai pas. Je voulais le garder à « La Louise », mais notre bon médecin avait été très clair : « Vous n’en aurez pas la force ».

 

Nous étions trois à avoir aimé cette maison comme des fous. Granny Louise, lui… et moi.

 

Je trouvais injuste qu’il ne finisse pas son dernier chapitre avec elle. Chez elle. En elle. Mais le lundi matin, j’ai sagement suivi l’ambulance pour « Le Hilton » comme il me disait si souvent.

 

J’aurais aimé qu’il parte là. Ma main dans la sienne. Dans sa chambre bleue. Chez lui. Avec nous.

 

Lui qui s’était tant battu pour ne pas baisser les armes. Lui qui avait défilé, seul, chaque 11 novembre, avec sa petite gerbe, en grande rue, après les officiels. Lui qui n’avait jamais copié son modèle sur celui des autres. Je m’en voulais tant de ne pouvoir lui offrir qu’une fin si banale.

 

Et puis, il y avait cet article que je préparais. Et qu’il attendait avec impatience. Guillaume Seznec, vous pensez bien, pour lui, c’était l’incarnation de la lutte contre les puissants. Il disait « les grossiums ». Cet article qu’il ne lirait jamais parce que sa pauvre tête n’était déjà plus avec nous.

 

Je ne sais pas comment j’ai pu… A la fois mener mon enquête et passer toutes mes après-midi près de lui.

 

Je devais me battre pour tout. On ne me disait pas ce dont il souffrait exactement. La toute puissance de certains médecins me révolta tant que je préparais une lettre à Bernard Kouchner. Nous avions le droit de savoir. Nous n’étions pas du bétail mis dans un enclos à attendre la bonne parole du berger. De terreur, le neurologue m’a appelée à la maison. Est-ce utile de préciser qu’il ne m’a pas ménagée. Mais au moins, je savais. Je pouvais gérer les quelques semaines à venir…

 

Cela a duré « 100 jours ». Lui qui détestait tant Napoléon !

 

Il avait été transporté dans un centre de fin de vie (on ne disait pas « soins palliatifs » à l’époque). Un ancien sanatorium, où, clin d’œil du destin, mon beau-père avait été soigné de sa tuberculose.

 

Quand Noël arriva, je décidai d’écrire sur le dévouement de ce personnel soignant. Mon article s’appelait « Noël aux Buissons ». Il fit grand bruit. Et la foutue hiérarchie que papa détestait tant n’apprécia guère que je mette en valeur « les petites mains ». Ce fut le maire de Dreux de l’époque, qui fit cesser la tourmente : « Jamais vous n’aurez un tel article sur Les Buissons. De quoi vous plaignez-vous ? »

 

Le 24 décembre il allait si mal que je laissai maman près de lui et que j’assistai seule à la messe de l’établissement. Ironie du sort, ce fut sa voisine chaudonnaise qui passa.

 

Il resta encore un peu avec nous. Avec des éclairs aigus de conscience. Comme pour rattraper le temps perdu.

 

J’avais apporté ma petite chaîne hi-fi pour lui faire écouter son opéra préféré « La Traviata ». Et je sais qu’il l’a entendu.

 

Lui qui avait une telle joie à me voir « faire l’arbre de Noël », je lui en avais composé un très beau. Avec tout plein de cœurs rouges. Et sans mes larmes.

 

Pourquoi ne pas le dire ? Il a beaucoup souffert pour partir. Car ne pouvant plus bouger de son lit, d’autres pathologies s’étaient greffées sur son pauvre corps.

 

Je continuai d’arrache pied mon enquête. Et cela marchait fort. Les télés étaient venues. Tout ce qu’il ne saurait pas. Et qu’il aurait tant aimé.

 

Je vivais dans une bulle. Ce fut ce début janvier là qu’il tomba de terribles pluies verglacées. Nous quittions Les Buissons, maman et moi, et je ne remarquai rien. J’ai conduit plus de 25 kilomètres en m’étonnant de voir les voitures dans les fossés des bas côtés. Ce n’est qu’en arrivant au village que j’ai compris à quoi nous avions échappé.

 

Il est parti un samedi en début d’après-midi. J’étais seule avec lui. J’avais sa main dans ma main. Et j’ai vu sa dernière larme couler sur son visage.

 

Pour moi, il est toujours là. Et c’est lui qui me donne la force. De me battre. De ne pas céder à la facilité. De ne pas plier quand j’ai raison. D’écrire. De continuer.  Un jour, j’ai été saisie d’un doute. Petite fille, m’avait-il tenue dans ses bras ? J’ai fini par retrouver la photo. Je n’ai pas deux ans. Et il n’est pas peu fier. Mais aujourd’hui, je le suis encore bien plus que lui.

 

Liliane Langellier

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