Noël aux Buissons

Les Buissons. Pavillon Pasteur. Les lourdes portes d'entrée roulent encore sur rails.

Les Buissons. Pavillon Pasteur. Les lourdes portes d'entrée roulent encore sur rails. Elles dissimulent mal un jardin à l'allée principale gardée par huit fusains taillés en cônes. Une troupe de vigoureux sapins protège du vent d'hiver. Tel un oiseau de béton, Pasteur étend ses longues ailes trouées de fenêtres à balcons. L'architecture 1930 de ce bâtiment à étage annonce tout de suite la couleur. Ancien sanatorium. Une plaque discrète dans le hall d'entrée rappelle son inauguration : 1933. Clinique Laennec. Hommage à l'inventeur du stéthoscope.

Les couloirs s'étendent à perte de vue. Murs roses et carrelage aux couleurs de Monet, jaunes et bleus. A l'approche de Noël, les vitres ont été peintes et les plafonds décorés et le sapin dressé dans la grande salle. "C'est le travail de l'équipe d'animation" explique Mme Toutain, surveillante générale.

Mme Toutain est à l'image de son pavillon. Nette et claire. Son bureau est ouvert aux familles et sa langue n'est pas de bois. "C'est toujours dur d'accepter la fin de l'un des siens, alors, ici, on veille à ce que cela se passe le plus sereinement possible". Pas d'obstacle pour connaître le dossier médical des patients. Pas de secret quant aux soins appliqués.

Au premier étage, Lucrèce, Louisa, Marlène et les autres disparaissent derrière des chariots de couches et de draps propres. Professoin : aide-soignante. Position : en première ligne de maladie. "On les aime bien nos petits vieux", avoue l'une d'elles. Et on les croit sur parole. Quand leurs mains se font douces aux corps de ceux qu'elles changent, lavent, parfument, nourrissent. Plusieurs fois par jour. Sourire et gaieté de rigueur. Une aide-soignante à la retraite passe la tête dans la chambre et raconte une anecdote. Le coeur se serre un peu. "Les premières étudiantes tuberculeuses sont arrivées ici après la guerre. La streptomycine était encore à l'état expérimental. Et une caverne aux poumons condamnait à une peine soit capitale, soit de longue durée. Ces jeunes filles travaillaient d'arrache-pied leurs examens. Entre humour et maladie. Le jour du bac, elles partaient pour Paris avec un énorme rond blanc aux lettres B.K. (Bacille de Koch) collé sur leurs robes à fleurs. Elles étaient sûres ainsi d'avoir une place dans le train...'

Mme Royer, la plus ancienne des infirmières, arpente les longs couloirs depuis 1973. C'est elle qui assure avec son éqiupe l'accueil des nouveaux arrivants. Les questions surprennent : "Quelle est son activité préférée ? Qu'aime-t-il manger ? Pouvez-vous lui apporter son poste de radio personnel ?" Mme Toutain est ferme : "On essaie de lever nos pensionnaires tous les jours et de les réunir dans la salle commune pour le repas. C'est souvent stimulant pour certains de voir que d'autres sont plus mal qu'eux et tiennent mieux le choc."

Du côté âme et psycho, rien n'est négligé. Le curé Brossard, aumônier en charge, administre l'onction aux malades pour les familles qui le désirent.

Et soeur Anne-Marie passe discrètement chaque jour dans les chambres. Régine Picamoles, elle, est la psy des Buissons (à mi-temps, hélas !) A elle d'aider l'entourage du malade, souvent trop perturbé émotionnellement, à mieux comprendre ses derniers souhaits pour mieux les réaliser.

Surnommé jadis "le mouroir", ce mot-étiquette ne colle plus à la réalité des lieux. Il est bon de garder à l'esprit deux choses essentielles. D'une part l'hôpital n'a pas assez de lits pour les malades dits "de longue durée". D'autre part, au sein des familles, il est quasi impossible de veilleur sur un parent nécessitant des soins très lourds. Alors, on a délégué. On a délégué la maladie. On a délégué la mort de ceux que l'on aime. Que d'autres gèrent pour nous au quotidien. Et quelque part, au fond de notre âme douloureuse, on a délégué aussi pour ce Noël différent, un peu de notre espoir.

 

Liliane Langellier (L'Action Républiciaine du 28/12/1992)

 

 

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