Un certain 31 juillet...

 

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Quand ma mère a connu mon père, elle pleurait à chaudes larmes, suite à une rupture avec un certain Jean. Elle était dans un café avec sa sœur aînée. Il connaissait toutes les filles Majorel. Et il l’a consolée………

 

En ce mois d’avril 1969, j’avais le cœur en miettes. Cause des dégâts (non remboursés par les Assurances) un certain Yannick, breton, joueur de guitare, portrait craché du chanteur Donovan. Qui avait eu le courage de rompre par téléphone dans le café du Boul’ Mich’ où je l’attendais. Le temps de trouver un taxi. De hoqueter mon adresse à Boulogne. Et d’affronter les regards effarés de Jeannette et de Minnie. J’avais tant pleuré que mon rimmel et mon eye-liner avaient coulé. Je hoquetais. Je ne pouvais plus parler. Jeannette a dit : « Encore les CRS et les lacrymogènes… » Minnie a répondu : « Encore ce petit crétin sans le sou qui la perturbe bien trop… »

 

On était en février. Il faisait froid. Gris. Et moche.

 

C’est vrai que j’étais une môme de bourges. Quand j’y repense. Après trois années mitigées de Fac à Nanterre, étudiante dans une grande et chère école privée du Ve arrondissement (Marketing et Journalisme). Habillée par les meilleurs faiseurs : Newman rue de l’Ancienne Comédie pour mes jeans velours, Gudule pour mes mini jupes et mes tenues pseudo hippies, Les Laines Ecossaises pour mes shetlands, Tilbury pour mes chaussures et mes boots. Des produits Carita pour maquillage et cheveux. Q.G. au Pub Saint Germain, avec ce barman Mike qui avait toujours un oeil sur moi. Quand j’écris cette liste…

 

Mais enfin, j’avais le cœur en miettes. Les vacances de Pâques approchaient. Et Jeannette comptait bien sur « La Louise » pour remettre tout ça d’aplomb. Elle me proposa même d’emmener Babeth, ma meilleure amie de pensionnat. C’est dire qu’elle était prête à tout pour me faire oublier ce gratouilleux de guitare. Qui avait de plus le fort mauvais goût d’habiter Saint Ouen !

 

Minnie me trainait (c’est le mot) dans la boîte parisienne la plus branchée « La Tour de Nesle ». Elle m’avait même offert un gilet en daim et à franges de Western House.

 

Etais-je jolie ? Je dirais : différente. J’avais de longs cheveux très bouclés méchés de blancs. Que je relevais en un chignon bas sur la nuque. Des grands yeux marrons verts que je maquillais trop. Une bouche bien ourlée. Et puis surtout, surtout, ce genre détaché à me foutre de tout, puisque Yannick….

 

Je m’ennuyais. Partout. Et avec application. Sauf pendant les heures de cours.

 

C’est donc dans cet état physique et mental que je suis arrivée avec Babeth et mes malles à « La Louise ».

 

Il y avait un car qui nous permettait d’atteindre Dreux, l’Auberge Normande, et les petits glandus de parisiens en vacances.

 

Mais j’avais aussi mes cousins à « La Louise ». Et les copains de mes cousins venaient souvent. Lui, je le connaissais depuis longtemps. Il était brun. Une longue mèche de cheveux lui barrait le front. Ses cils étaient longs. Et il portait un imper « à la Bogart ».

 

Nous nous étions connus le jour de mes 18 ans. Il avait deux ans et demi de moins que moi. Et c’est son frère aîné qui appartenait à « ma bande ». Il était tombé raide amoureux. Et je m’en souciais bien peu. Nous nous écrivions parfois. Quand j’étais en Angleterre ou en Autriche. Mais il ne lâchait pas. Il l’avait confié à l’aîné qui lui avait rétorqué : « Dans cette famille, les filles épousent des avocats ou des médecins. Pense à autre chose…. »

 

Mais cela ne l’avait pas découragé pour autant.

 

Et puis voilà… Quand il est arrivé ce soir-là : je ne l’ai pas regardé, je l’ai vu. Nous nous sommes isolés pour parler. Et j’ai pleuré en racontant la Bretagne et sa guitare. Il m’a consolée. Je me suis laissée faire.

 

Nous nous sommes embrassés dans ma chambre de jeune fille. Il me paraissait si différent de tous les petits snobs qui m’entouraient. J’étais bien. Avec lui, tout semblait clair. Et simple.

 

Pour les vacances d’été, je devais partir avec Minnie et la bande des Senghor à Ibiza. Mes parents n’y trouvaient rien à redire. Mais ça c’est un peu compliqué quand j’ai annoncé qu’en fait Babeth et moi nous partions avec la bande de Dreux à Argeles sur mer en camping.

 

Mon père a dit : « je te coupe les vivres ». Jeannette a dit : « Mais tu ne sais même pas ce que c’est que le camping ! »

 

A l’école, parmi mes meilleures amies, figurait Sylvie « la fille Lancel ». Belle comme une actrice américaine. Et toute simple. Devant mon désarroi, elle m’a proposé de vendre des valises en premier sous-sol chez son papa place de l’Opéra pour gagner les sous de mes vacances.

 

Mais…….. Il y avait un « mais » et de taille……. La lettre que reçut mon père lui annonçant que si je partais avec son fils en vacances, le père de mon aimé nous collait les flics aux trousses. Et m’accusait de détournement de mineur. J’avais un peu plus de 21 ans mais lui n’en comptait que 19 ans et demi. Un mineur consentant, est-ce bien obligé de le préciser ?

 

Monsieur mon père n’a pas rigolé. Mais pas rigolé du tout. Ce fut bref : « Si tu l’aimes, je te défends. Sinon, tu renonces à ces stupides vacances… » Je l’aimais. Il m’a donc défendue.

 

Jeannette m’a suppliée de retenir avec Babeth une chambre à Port Vendres. L’idée du camping en bande organisée lui refilait des vapeurs.

 

J’ai dormi sur ma valise dans le train. Mais j’étais sûrement la passagère la plus heureuse.

 

Mes premières vraies vacances d’adulte. Les bains de minuit à la sortie des boîtes. Et puis lui, lui, encore lui, toujours lui.

 

Quand nous sommes rentrés à « La Louise », papa a du payer le taxi venant de la gare de Dreux. Car nous n’avions plus un sou en poche.

 

Lui, il s’était décidé. Il allait demander ma main. Il a donc pris son élan pour s’entendre dire : « Je ne gère pas ce genre d’affaires, allez donc voir sa mère et sa grand-mère qui refont les lits ». Deuxième audition. « Maintenant ? » décoche Jeannette ahurie. « Mais vous savez qu’elle n’a pas fini ses études. » « Non, non, précise mon bien aimé, je dois effectuer mon service militaire, mais nous pourrions nous fiancer ? » « Ne précipitons rien », a répondu Jeannette tandis que Granny, elle, buvait du petit lait.

 

Car il y avait une condition non remplie. Il n’était ni médecin. Ni avocat. Simple typographe. Et ça……..

 

J’ai tout supporté. Le rejet de mes futurs beaux parents. La véritable haine de sa mère. J’ai pleuré souvent. Mais je n’ai jamais cédé.

 

Alors quand le soleil s’est levé au petit matin de ce 31 juillet, que je suis allée voir Jeannette qui composait les bouquets des demoiselles d’honneur à la cave. Que j’ai entrouvert la porte de l’armoire spécialement tapissée pour ma robe par Granny…. Quand on m’a coiffée, maquillée, habillée…. Il ne faisait pas beau que dans notre jardin, il y avait un si grand soleil dans mon cœur que j’ai bien cru qu’il allait éclater.

 

Liliane Langellier

 

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